Carnets de Voyage On va essayer d'être heureux.

Publié le 25 septembre 2014 | par Sarah Rodrigue-Allouche

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Au moins on va essayer d’être heureux

Paris, le 12 Juin 2014sara-test

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours su que le monde ne tournait pas rond. Le souci c’est que ces dernières années, ce sentiment n’a fait qu’enfler jusqu’à mener à mon inconfortable situation actuelle où j’ai l’impression de vivre au milieu d’une vaste farce, ironiquement baptisée la Matrix, en référence à ce film de science-fiction des nineties où les hommes ne vivent plus leur vie qu’à travers de sensorielles illusions.

En effet, qu’est-ce donc sinon qu’une grande Matrix au milieu de laquelle nous vivotons tous les jours? Une poignée de nantis a tout intérêt à ce que chacun soit hypnotisé par des messages mensongers, que le bonheur est à vendre au rayon parfumerie et que la santé découle de l’abondance illusoire du supermarché d’en face. On se nourrit de poisons addictifs qui nous empêchent de percevoir lucidement tout ce qui nous entoure; on perd notre temps à gagner notre vie, à additionner des euros pour accumuler des bibelots et tant bien que mal combler ce vide qui est en nous tous. Malgré ces mauvaises nouvelles, ils sont de plus en plus nombreux ceux qui ouvrent leurs yeux et sortent progressivement du monde illusoire de la pilule rouge. Les mots auto-gestion, auto-suffisance alimentaire, décroissance et pleine conscience trouvent de plus en plus de résonnance aux quatre coins de l’Occident, et même en France, un pays pourtant bien ancré dans le conservatisme. Pays de la prévention où on vient faire la queue pour souscrire à une assurance vie, réaliser des économies comparatives, choisir une garantie panne électroménager tandis qu’inlassablement des millions d’estomacs crient famine.

Ces deux derniers mois, suite à mon retour d’un long séjour universitaire en Scandinavie, j’ai pu être le curieux témoin de micro-révolutions au sein d’une France qui bouge. Des revolutions plus ou moins silencieuses menées par de courageux soldats qui ont encore la force de vouloir sauver les fauteuils du Titanic s’enfonçant inéluctablement vers les profondeurs béantes de l’inconnu. Mon retour dans mon hexagone natal m’a amenée sur les traces d’un nouveau militantisme pour une économie verte, locale et solidaire, et surtout pour une sortie du système. J’ai croisé le chemin d’un groupe de guerriers déterminés à nous sortir de l’ère de l’uranium aka Sortir du Nucléaire Paris. Un peu dépitée néanmoins par le très maigre écho du Tchernobyl day qui a éphémèrement coloré de jaune la place de la Bastille le samedi 26 avril (la manifestation n’a intéressé que la chaîne indépendante Télé Bocal), le lendemain matin je m’armais de mon sac à dos prête à covoiturer jusqu’aux Pyrénées-Atlantiques pour une semaine de formation au sein de l’association d’education populaire versee dans l’ecologie et ainsi réaliser un projet qui me tenait à coeur depuis longtemps: faire de l’animation nature afin d’aider à la prise de conscience des plus jeunes générations. Quelle ne fut pas ma déception de voir que les repas là-bas se composaient de steaks Charal fraîchement débarqués de Carrefour car du point de vue d’une végétalienne convaincue, vouloir éduquer au respect de la planète va de pair avec une alimentation respectueuse de soi-même et des autres avec un grand A. La transmission de messages écolos ne veut rien dire si elle ne s’accompagne pas de vrais gestes…

Trop dépitée, j’ai terminé ma semaine en me promettant que jamais je ne remettrai les pieds dans le système même sous couverture marketing d’association écolo. Peu importe le travail me dis-je, je ne veux pas avoir à payer ma part d’impôts à l’escroquerie gouvernementale et je préfère encore vivre sans argent au moyen d’échanges de services comme aujourd’hui il est tout à fait possible de le faire, notamment grâce au réseau mondial du wwoofing. C’est comme ça que j’ai atterri par un beau soir de mai dans la ferme du Pas du Loup où j’allais pouvoir enfin claquer la porte à la Matrix et vivre en auto-suffisance alimentaire locavore, végétalienne et crudivore dans le jardin d’Eden gardé par le grand seigneur André. Mais une fois passé l’émerveillement suscité par le lieu, les grandes questions sont revenues au galop. Pendant les longues heures de labeur que j’ai passées là-bas, je n’ai pas beaucoup connu la paix de l’esprit, tourmentée sans fin par les images d’horreur, de misère et de malheur offertes par la Matrix ces vingt-trois dernières années. Comment vivre sereinement en terre audoise, au milieu de l’empire frenchy du baba coolisme où tous les jours je pouvais déguster de belles variétés de salades aux noms exotiques et profiter de la conversation de gens éveillés qui avaient bien claqué la porte de la prison apres un chouette pied-de-nez aux geoliers, se soignaient à l’amaroli lorsque rarement il leur arrivait d’avoir un petit coup de pompe et qui savaient mieux que personne démontrer à quiconque que le végétalisme allait sauver la planète?

Après avoir vu la pire misère dans la chaleur accablante du Burkina Faso, les mines vides de mes concitoyens franciliens, l’agonie des longs hivers suédois, la dépression chronique d’anarchistes du port de Copenhague, les inégalités criantes entre Santa Barbara et Tijuana – comment vivre dans ce petit coin de paradis, savourer son état de santé oscillant entre quasi-perfection et presque-parfaitisme et les bonnes vibrations permanentes de l’endroit? Non, non et non il y a un monde à sauver, criait une pénible voix. Je fis donc le projet de rentrer à la capitale et de m’investir dans tous les beaux projets qui avaient vivement besoin de soutien pour émerger des souterrains. Mais avant, un petit détour par une autre ferme de wwoofing à quelques kilomètres de là s’imposait. Installés depuis sept ans a la « Belle Verte », verdoyant et montagneux terrain, Agathe et Mathieu m’accueillirent chaleureusement et me firent profiter d’une vue splendide sur le pic du Bugarach et de bals de fantômes les nuits de pleine lune. Chez ces guerriers visant eux aussi à l’autosuffisance alimentaire, je réalisai davantage à quel point il n’existe pas de plus grand mensonge que celui qu’on vend aux gens chaque jour aux caisses du Franprix. Car pour pouvoir apprécier les fruits d’une récolte, combien d’heures de travail, combien de savoir à acquérir, savoir qu’on nous a progressivement dérobé pour le remplacer par les noms des présidents du conseil constitutionnel sous la IVe République, les codes fashion à ne pas louper, l’orthographe des onomatopées, connaissances qui comme chacun sait nous est tellement plus utile à vivre une vie saine et équilibrée. La chouette famille fait dans la récup avant de pouvoir goûter aux premiers fruits des arbres qu’ils ont plantés.

Après un mois de wwoofing où j’ai appris plus que je ne pouvais l’espérer sur la permaculture, la bio-dynamie, la phytothérapie et l’auto-suffisance, j’ai repris ma carriere de covoitureuse pour rejoindre la capitale. Le retour dans le système fut frontal et douloureux. Gilles le conducteur de la Volvo raconte ses experiences de CRS, faux méchant à qui on a offert une matraque pour Noel, spectateur bien placé des aberrantes dépenses de l’Etat français. Je savais que le retour dans le système allait être douloureux mais je me croyais prête à affronter le colosse. Je n’attendis pas plus que quelques jours pour trouver du travail dans l’animation nature. Décidée à valser avec la Matrix une nouvelle fois, je partis donc animer une classe de découvertes. Après avoir fait preuve de la meilleure volonté du monde, je me suis effondrée un soir ne pouvant supporter plus longtemps de couper des steaks-frites dans l’assiette de marmots. Ravaler mes convictions a fini par me donner une drôle d’indigestion. Ai décidé de quitter le boulot parce que ne pouvais plus consciemment servir des animaux innocents en repas à des mômes pas moins innocents à qui on baratine des inepties tous les jours, comme par exemple que les protéines animales les aideront à devenir grands et forts. Ah bon, je n’ai jamais été en meilleure santé qu’en étant végétalienne, parole d’ancienne guerrière qui parcourait quotidiennement 80 kms sur deux roues il n’y a guère si longtemps…

Ai une nouvelle fois rebroussé chemin vers Paname, et retrouvé les militants infatigables de Sortir du Nucléaire. Senti un profond abattement face à toutes les mauvaises nouvelles mitraillées tout au long de la réunion mensuelle. Hisako et ses infos fraîchement radioactives en provenance directe des contrées nippones, Baptiste et la démocratie bancale version cocorico ou comment prendre 65 millions de citoyens pour des idiots, Chantale et la maison Bure où on essaie tant bien que mal d’enterrer le projet d’enfouissement des déchets. On ne s’en sortira jamais alors à quoi bon se retrouver ici près de la place de la République en ce mercredi soir presqu’estival alors que les bars sont bondés et que chacun s’adone à son activité préférée sur les quais du canal St-Martin? Accablée face à tous les malheurs du monde et a ma propre impuissance à changer quoi que ce soit, je sors de la réunion le moral à zéro en constatant une nouvelle fois mon ignorance face à la question du comment vivre, remerciant le ciel sans grande ferveur qu’il y ait encore les cours de yoga pour trouver l’apaisement du mental. Du fun, du fun, du fun, on nous promet du fun à gogo, des bons plans à n’en plus finir, des sorties pour ne jamais rentrer, des tas d’idées pour vous donner le tournis, pour se perdre dans les méandres infinies des bons plans à Paris et éviter à jamais de se poser et se retrouver face à l’inconfortable question du sens de la vie.

Je tire mon chapeau à toutes les militantes, à tous les militants qui ont encore le courage de se battre face aux plus horribles injustices qui sévissent tous les jours, qui ont encore la volonté d’arroser de quelques gouttes d’eau le ravageur incendie qui consume notre planète un peu davantage tous les jours. Moi je n’ai plus de force. Plus de courage. Juste des à quoi bon qui errent dans ma tête. Je m’enterre sous ma couette, je dévore la mensongère abondance du frigo de papa-maman, je fais du sur place sur un tapis qui déroule de plus en plus vite – parce que même pour courir j’ai besoin de la centrale de Nogent – et annihile à coup d’endorphine mon profond désespoir.

Ce monde, cet énorme mensonge, cette Matrix qui a piégé des milliards d’êtres dans sa cage dorée pour certains, épineuse pour d’autres, sans discrimination d’espèce, de genre ou d’affiliation politique, j’ai compris que je ne pouvais plus rien contre. Réaliser que j’en étais prisonnière ne m’en a pas libérée pour autant. Je n’ai plus la force de me battre surtout maintenant que je suis retournée chez les parents en terre parisienne et que je suis aux premieres loges pour contempler le spectacle de la déchéance sous leur propre toit. Alors que faire? Renoncer ce serait bien trop lâche. Mais comment récupérer la force de se battre contre des moulins?

Tout au fond de moi résonnent encore les paroles de Yasmin, une des belles rebelles que j’ai croisées sur mon chemin tortueux. « On ne pourra jamais changer le monde, mais au moins on va essayer d’être heureux ».

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À propos de l'auteur

Sarah Rodrigue-Allouche

Citoyenne du monde comme le recommande Bill Mollison un des pères fondateurs du mouvement de la permaculture, je poursuis une maîtrise d'histoire environnementale avec l'université d'Uppsala en Suède après avoir pas mal bougé et croisé beaucoup de visages. Je suis impliquée dans quelques associations comme le Réseau Sortir du Nucléaire en France mais j'essaye par dessus tout d'agir à l'échelle de ma propre vie.



13 Responses to Au moins on va essayer d’être heureux

  1. Alain says:

    bonjour Sarah, je vien de te lire et me retrouve totalement dans ce que tu as écris; A la différence c’est que je bloc; je suis chez des amis à qui je rends service, mais qui sont d’excellent consommateurs. Mon souci est que je n’arrive pas à me décider à prendre une direction; je BLOQUE. peut être as tu une idée, un conseil, un projet auquel je peux participer ou des contacts. Je te remercie. Alain

  2. ClementWorld says:

    Très belles paroles. Je m’y retrouve complètement bien que de n’avoir pas voyagé autant. J’habite également encore chez « papa-maman ». Je comprends tout à fait cette vision des choses, comme si on regardait le film se dérouler en attendant qu’une des personnes vienne te voir et te dire : « Je crois que je veux bien réaliser mon rêve d’enfant, de vivre en harmonie avec moi-même et ce qui m’entoure. » Malheureusement, j’attends encore… Construire une utopie tout seul, c’est difficile… Alors j’attends une personne, au moins une…

  3. POUSSIN says:

    MOI AUSSI
    JAI ENVIE DE METTRE LESSENTIEL DANS MA VIE UNE SIMPLICITE
    MON ARGENT QUE JAI EPARGNE EN FAIT JE LE DONNE A DES ARTISANS TOUAREGS QUI VIVENT AU NIGER ETR CREVENT LA DALLE
    ET JE VAIS VERS LES GENS POUR LEUR APPORTER MONSOURIRE ET MON BEN ËTRE
    JAI UN JARDIN UN PETIT CHIEN CA ME SUFFIT ET JAIME VOIR DES SOURIRES AUTOUR DE MOI

  4. Lionel says:

    Bravo Sarah pour ce bel article et ce témoignage d’expérience, dont l’analyse et le réalisme sur la situation actuelle de la société m’ont saisi.
    Et merci d’évoquer des solutions pleines d’espoir qui existent, qu’e l’on voit poindre. Encourager, participer à des initiatives et au développement d’écovillages végétaliens/vegans, voilà des pistes intéressantes !

  5. M.M says:

    Chacun suit la voie dont il a besoin malgré la situation globale qui comme tu le souligne justement est loin d’être évidente. Faire ce qu’il faut à un prix mais c’est aussi une question de timing et de rencontre. On cherche souvent à l’extérieur des réponse qui sont dedans. Je te souhaite simplement de trouver la place qui est la tienne.

    Cordialement,

  6. Régis says:

    Salut Sarah ! Quel superbe « coup de gueule », bel article avec un ton que j’adore ! Et pourtant, il y a tellement pour être heureux ! Heureux de faire des choses pour les faire avancer à notre niveau. Certes le monde ne va pas changer du jour au lendemain, mais si chacun y met du sien, le monde changera c’est certain. Je crois en l’effet « boule de neige » !!
    Allé hop on fonce !
    A bientôt !

  7. Marie says:

    Courage Sarah! On est plein à vouloir changer ce monde et à agir! Tu n’es pas seule! Je crois que quand on est découragé, il faut se rassembler, trouver des groupes avec des énergies positives qui construisent des alternatives et … peut être éteindre la TV et la radio aussi 😉 Courage et no stress! « ils ont le chiffre, on a le nombre » 😉

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