Carnets de Voyage Shumey

Publié le 11 novembre 2014 | par Sarah Rodrigue-Allouche

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L’agriculture naturelle chez l’oncle Sam

Shumei, Santa Cruz, Octobre 2014,sara-test

Un conte bouddhiste raconte l’histoire d’un mendiant assis sur un coffre fort hélant les passants afin d’implorer l’aumône. Un vieillard intrigué, lui demande ce que contient le coffre.

“Rien, répond le mendiant”.

“Depuis combien de temps es-tu assis là?”

“Oh je ne sais pas des mois, des années peut-être…”.

Finalement, le mendiant se lève, ouvre le coffre et découvre qu’il est rempli de pièces d’or.

La philosophie de l’agriculture naturelle nous rappelle que nous sommes tous semblables à ce mendiant, ayant à notre disposition tout un tas de ressources, gaspillant notre temps à tenter d’en acquérir de nouvelles alors que tout ce dont nous avons besoin est déjà entre nos mains. Masanobu Fukuoka (1913-2008) un écrivain japonais devenu fermier après avoir abandonné une carrière de chercheur en microbiologie est l’un des pionniers de l’agriculture naturelle. Son ouvrage le plus célèbre “La Révolution d’un brin de paille” (1975) décrit ses méthodes pour un jardinage zen – moins de gestes pour moins d’impact – un jardinage qui ne nécessite pas de labour et utilise seulement un engrais vert en guise de tout fertilisant. Pour Fukuoka-Sensei, l’agriculture naturelle est une philosophie avant d’être une pratique: il faut être persuadé que la Nature est parfaite et savoir l’observer avec la saine curiosité d’un enfant afin que le rôle de l’agriculteur se limite à celui de facilitateur.

Au siècle dernier, un autre philosophe japonais du nom de Mokichi Okada énonçait les principes d’une agriculture naturelle reposant sur la croyance fondamentale que la Nature peut tout nous enseigner si nous savons l’observer. Okada (1882-1955), un collectionneur d’art philanthrope commença à s’intéresser à l’agriculture, en pleine Seconde Guerre mondiale, alors que le Japon était dévasté par de nombreuses famines. Selon Okada les principes de l’agriculture naturelle lui furent révélés par Dieu. L’agriculture naturelle qui repose sur une profonde vénération envers le génie de la Terre, exclut l’usage de pesticides, d’herbicides, de fertilisants même d’origine organique et de semences génétiquement modifiées ou issues de variétés hybrides. Selon Okada, le sol est un organisme vivant profondément intelligent suffisant à soutenir la croissance des plantes sans quelconque ajout par une main humaine. Lors de sa longue existence mise au service d’autrui, Okada prêcha la pratique de l’agriculture naturelle et développa une méthode de guérison énergétique appelée Jyorei afin de guérir l’humanité de tous ses maux. Après le décès de Meishusama (le maître de la lumière), ses disciples se regroupèrent autour de Shinji Shumeikai, ou Shumei, une organisation internationale visant à transmettre l’agriculture naturelle qui possède plusieurs fermes à travers le monde. Dans le cadre de mes recherches universitaires, j’ai choisi de m’immerger en tant que volontaire au sein de l’une d’entre elles, à Santa Cruz en Californie.

Le premier principe de l’agriculture naturelle interdit l’usage de fertilisants, d’herbicides ou de pesticide. Un compost naturel élaboré à partir d’herbes locales est admis dans le seul but de maintenir l’humidité du sol et non pas dans l’intention de le nourrir. Quant aux mauvaises herbes, elles se réguleront d’elles mêmes avec le temps nous dit Okada, sans compter que nombre d’entre elles sont non seulement comestibles mais également extrêmement nutritives (oui à la consommation des plantes sauvages!). Le second principe préconise de préserver les semences d’années en années afin d’améliorer leur qualité et leur adaptation au sol, ça c’est du vrai militantisme en pleine ère Monsanto & co ! Le troisième principe est de replanter chaque année la même culture au même endroit afin de permettre à la plante de s’ajuster au sol et vice-versa. Voilà pour les grandes lignes de la pratique.

Par ailleurs, la philosophie de l’agriculture naturelle prône respect, gratitude et foi dans le génie de la Nature, afin de développer une relation aimante envers les plantes cultivées. Cette vision romantique et spirituelle de l’agriculture n’est pas anodine. D’autres communautés avaient bien avant Shumei choisi de faire pousser des fruits et légumes en accord avec le Divin ou l’Intelligence Universelle, appelez-ça comme il vous plait. On peut citer par exemple les Shakers aux États-Unis, la communauté Findhorn en Écosse, ou encore l’agriculture biodynamique développée dans les années 1920 par l’Autrichien Rudolf Steiner. Toutes ces pratiques se basent sur la croyance que l’intelligence de la nature nous dépasse et que nous n’avons pas le droit de la manipuler, n’en déplaise aux géants de l’agroalimentaire qui souhaitent reconcevoir le patrimoine génétique du vivant.

L’agriculture naturelle peut sembler bien utopique et pourtant elle marche. Les plantes sont en bonne santé et les légumes délicieux. L’esprit positif dans lequel les plantes ont grandi se ressent jusque dans l’assiette du consommateur. Après avoir vu les pires horreurs au pays de l’oncle Sam, où les diabétiques font la queue chez Burger King, remettre de l’âme dans notre agriculture n’est pas une mauvaise idée.

L’agriculture naturelle demeure néanmoins sujette a controverse. Il n’y a pas grand chose de naturel à faire pousser des carottes en ligne. L’impact sur les écosystèmes est là et il faut bien le reconnaitre. Par ailleurs, la façon dont l’agriculture naturelle est appliquée à Shumei, Santa Cruz m’a démontré que même une bien belle idée peut mal tourner quand elle est institutionnalisée à l’extrême. Le personnel de la ferme ne tolère aucun questionnement de leurs pratiques – bien qu’ils soient souvent incohérents lorsqu’ils gaspillent de l’eau dans un État affligé par la sécheresse ou utilisent de gros engins à moteur dans une ferme supposée naturelle – et applique les enseignements de Mokichi Okada excessivement religieusement sans vraiment en comprendre les raisons ou tirer parti d’autres penseurs. Cette expérience m’a montré qu’il est facile de s’oublier dans une zone un peu trop confortable de façon dangereusement sectaire, même lorsqu’on promeut une bien belle idée telle que l’agriculture naturelle.

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À propos de l'auteur

Sarah Rodrigue-Allouche

Citoyenne du monde comme le recommande Bill Mollison un des pères fondateurs du mouvement de la permaculture, je poursuis une maîtrise d'histoire environnementale avec l'université d'Uppsala en Suède après avoir pas mal bougé et croisé beaucoup de visages. Je suis impliquée dans quelques associations comme le Réseau Sortir du Nucléaire en France mais j'essaye par dessus tout d'agir à l'échelle de ma propre vie.



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