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Publié le 15 octobre 2015 | par Domitille

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Peter, c’est quoi la permaculture ?

Avant propos : autour de moi tout le monde est adepte de la « permaculture », j’en avais une vision très approximative et il s’agissait, pour moi, d’un concept assez inaccessible. Le hasard a fait que j’ai pu rencontrer « le » spécialiste de la permaculture, lors d’une rencontre organisée par l’association Échange non-marchand à Auxerre. Peter est agriculteur depuis plus de 40 ans: après une adolescence américaine, il a passé quelques années aux Canaries et c’est auprès des « anciens » qu’il a tout appris. Depuis, cet amoureux de la terre parcourt la planète pour enseigner la permaculture et parfois réussir de petits miracles. Avec Peter Ash, nous avons discuté philosophie de vie, travail et agriculture.

Bonjour Peter,

Je n’ai jamais fait de formation en permaculture et je dois avouer que le concept m’échappe encore un peu. De quoi s’agit-il ? Est-ce que c’est avant tout une philosophie de vie ?

Peter : Absolument, la philosophie de la permaculture est basée sur trois principes très simples : prendre soin de la Terre, de l’homme et partager équitablement les ressources. Donc ce que nous tentons de faire c’est de créer une abondance qui puisse être redistribué équitablement.

Un exemple très simple : le tee-shirt que je porte, je ne sais pas d’où il vient et je ne connais pas non plus les conditions dans lesquels il a été fabriqué. J’ai dépensé beaucoup d’argent pour ce tee-shirt mais je ne sais même pas si cet argent sera redistribué équitablement aux travailleurs qui ont récolté la matière ppe permapremière ou à ceux qui l’ont fabriqué. Beaucoup de gens ne s’en soucient guère mais moi la prochaine fois, si je veux être en accord avec ma logique de permaculteur, je regarderais de plus près avant d’acheter un tee-shirt, pour savoir s’il a été fait avec des matériaux sains et durables et s’il est vendu en commerce équitable.

Domitille : J’ai l’impression finalement qu’il s’agit simplement d’avoir du bon sens et d’être logique dans sa façon de vivre et de se nourrir…

Peter : Avoir du bon sens, c’est évident, mais la permaculture c’est aussi une prise de conscience. Avec ces principes, on commence tout juste à se rendre compte des problèmes que nous avons nous-mêmes créés ces cents voire mille dernières années. C’est évident à présent : il faut que ça change. Toutes nos ressources deviennent rares, nous avons pollué toute la planète, le changement climatique est une réalité. Et c’est maintenant avec un climat de plus en plus instable que beaucoup de monde commencent à se poser des questions basiques : comment vivons-nous ? Que mange-t-on ? Quelle eau boit-on ? Comment est fait notre logement ? Etc… Tout cela est très logique effectivement. Vous savez, la première chose que fait un permaculteur quand il arrive quelque part c’est d’observer et de regarder la nature; elle nous donne des informations et ensuite on refait tout simplement ce que fait la nature pour qu’elle se régénère.

Domitille : Si l’on découpe le mot permaculture on retrouve « permanence » et « culture », donc on pense à long terme tout en ayant un regard vers l’arrière puisqu’il s’agit aussi de réparer ce que l’on détruit. Qu’est ce que ça veut dire la culture, l’agriculture permanente ?

Peter : En permaculture en réalité nous pensons des modèles qui durent au moins sept générations, donc on pense avec 200 ans d’avance. C’est tout simplement penser un système qui se régénère, puisqu’il est basé sur des systèmes naturels et sur des modèles que la nature nous a montrés.

En permaculture nous pensons des modèles qui durent au moins sept générations, donc on pense avec 200 ans d’avance. C’est tout simplement penser un système qui se régénère, puisqu’il est basé sur des systèmes naturels et sur des modèles que la nature nous a montrés.

J’aime dire que la permaculture est une science holistique et conceptuelle, basée sur des principes et une éthique de soutenabilité. Donc on se soucie avant tout de la régénération de la terre dans un paysage dégradé par nos actions passées. On fait en sorte de ramener la vie dans les sols, ce qui redonnera vie aux plantes et donc nous permettra de vivre et d’être en bonne santé, nous, les hommes comme les animaux d’ailleurs. Et faire cela est très simple puisqu’il suffit de se baser sur les principes et les modèles de la nature.

Domitille : Si c’est aussi simple, cela veut aussi dire que la permaculture est à la portée de tout le monde, dans son propre jardin mais aussi dans sa façon de vivre, de se nourrir, d’agir…

Peter : Tout le monde peut faire de la permaculture et on peut la pratiquer à toute échelle. Vous n’avez d’ailleurs pas besoin d’être un fermier ou un jardinier pour appliquer les principes et l’éthique de la permaculture. Faites un cours ou ne serait-ce qu’un atelier d’introduction à la permaculture et vous pourrez très rapidement et simplement appliquer ces principes de respect dans votre entreprise, en tant que professeur… ou même si vous êtes un ouvrier à l’usine, un ingénieur informatique ou n’importe quoi !

Domitille : Vous dites que l’on peut pratiquer la permaculture à toute échelle, mais est-ce que cela signifie qu’on pourrait imaginer tout un modèle d’agriculture, au niveau national qui soit basé sur la permaculture ?

La science nous prouve que la vie dans les sols est ce qu’il y a de plus important dans la nature. Personne n’a besoin d’ajouter des fertilisants et des pesticides dans la terre, la nature a eu des millions d’années pour y réfléchir.

Peter : Absolument. La science nous prouve que la vie dans les sols est ce qu’il y a de plus important dans la nature. Personne n’a besoin d’ajouter des fertilisants et des pesticides dans la terre, la nature a eu des millions d’années pour y réfléchir. Donc si vous observez bien le système naturel et les microsystèmes, vous découvrez que les plantes se nourrissent elles-mêmes. Elles capturent la lumière du soleil à travers la photosynthèse, elles puisent le dioxyde de carbone de l’air et le transforment. Elles sont ainsi capables de créer des sucres et des protéines pour grandir et s’épanouir. Mais ce que l’on observe également, c’est que ces plantes renvoient aussi à la surface et dans leurs racines les sucres, glucides et protéines. Elles nourrissent ainsi tout un tas de micro-organismes qui se développent et forment d’autres micro-organismes. En se nourrissant des plantes, les micro-organismes rejettent également de la nourriture pour les autres plantes et tout ça fonctionne naturellement très bien tout seul. Nous, avec nos produits chimiques, on tue la vie dans le sol et tout ça se multiplie à grande échelle. Donc maintenant que l’on sait ça, il suffit de prendre nos déchets alimentaires organiques et de les composter. En rendant au sol toutes les matières organiques que les plantes produisent, on nourrit ainsi à nouveau les micro-organismes et on redémarre le cycle de la nature. C’est ce dont nous avons besoin et ce dont les plantes ont besoin aussi. Le compost permet a grande échelle de nourrir les plantes, puisqu’on leur donne les sucres, les protéines et les glucides dont elles ont besoin. C’est très simple, on pourrait ensuite répandre ce modus operandi dans de grandes fermes et cela prendrait rapidement une grande ampleur et bénéficierait à tout le monde. Mais ça, c’est encore quelque chose que nos ancêtres faisaient et que nous avons oublié.

Domitille : Avec l’association Echange non-marchand, qui nous a réuni, vous avez un projet de permaculture à Madagascar. Une cinquantaine de personnes vivent au Paradis-bleu à Befotaka, au nord-ouest du pays: c’est une région soumise à un climat difficile, avec neuf mois de saison sèche et pourtant vous avez réussi à planter une forêt nourricière…

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Peter : Où que j’aille, j’enseigne les principes de la permaculture. À Madagascar, ce que nous avons fait, c’est un projet de permaculture dans un territoire où l’eau et la nourriture manquaient. C’est pour ça que l’association Echange non-marchand, qui avait des liens là-bas, a fait appel à moi et en quelques années, en appliquant tout simplement ces principes, nous avons un peu redessiné le paysage.

La première chose que j’ai fait en arrivant a été d’observer les schémas naturels de ce paysage. J’ai fait quelques recherches sur la géographie, l’histoire et la culture du pays. Puis je suis allé discuter avec les anciens pour savoir à quoi ressemblait le Paradis Bleu avant, ce qui avait changé et ce qu’ils aimeraient voir de nouveau là-bas.

Je ne pouvais pas débarquer là-bas et forcer les gens à appliquer mes principes, en faisant des choses qui n’étaient pas culturellement correctes. Donc prendre le temps de faire ça est déjà très important.

Ensuite, j’ai très vite compris qu’ils avaient souffert de la déforestation. Ce qu’il se passe là-bas c’est qu’à la fin de la saison sèche, ils brûlent toutes les petites plantes sauvages que le bétail ne mange pas afin de faire repousser de nouvelles herbes quand vient la pluie. Mais une fois ces herbes brûlées, la pluie balayait tout en emportant la fertilité laissée à la surface du sol. On savait en voyant ça qu’il nous fallait la capturer, donc on a creusé des digues (des diguettes) autour, de manière à ce qu’une fois la pluie venue, l’eau remplisse les digues et se répande doucement. Le principe était donc que l’eau se répande, qu’elle ralentisse et qu’elle s’infiltre, alors qu’auparavant elle ne faisait que passer en causant encore plus d’érosion. À la fin de la saison des pluies, les sols sont désormais rechargés, les puits pleins d’eau et il a simplement fallu creuser quelques digues pour cela.

J’ai ensuite voulu mettre en place un système de compostage: les toilettes sèches auraient été un formidable outil. Mais culturellement, il n’est pas acceptable de toucher aux “matières organiques humaines”, il a donc fallu oublier cette solution. Mais les déchets de canne à sucre et d’aliments ont fait l’affaire. Puis nous avons pu mettre en place une petite pépinière, vraiment avec les moyens du bord car nous n’avions même pas de quoi acheter des pots pour planter des graines. Alors on a fait des pots avec de gros bambous: on se débrouille toujours! Ces plantes forment désormais ce que l’on appelle la forêt nourricière, faite d’arbres fruitiers et de plantes médicinales. J’ai finalement appliqué des techniques très simples et cela a fait la différence.

Domitille : Vous donnez beaucoup de cours de permaculture et vous êtes constamment amené à voyager mais vous avez une maison dans le sud de la Californie. Alors dites-nous Peter, à quoi ressemble votre jardin ?

Peter : En fait ça n’est pas mon jardin, c’est ma femme qui s’en occupe en ce moment, donc c’est “notre jardin”. Nous avons mis beaucoup de systèmes en place et il nous le rend bien. Nous avons planté une forêt nourricière avec de nombreux arbres fruitiers et des arbres qui fixent l’azote aussi. Ces arbres en fixant l’azote permettent de renforcer le sol et d’aider les autres arbres fruitiers autour à se nourrir. J’ai aussi planté quelques arbustes, un peu de café etc… Dans une forêt nourricière, on travaille avec sept niveaux de plantes. Donc j’ai ces sept niveaux d’arbres fruitiers et de plantes médicinales et, bien sûr, quelques fleurs. Puis, dans quelques temps, cette forêt pourra s’occuper d’elle-même, je pourrais m’y promener et elle n’aura pas besoin que l’on y fasse quoi que ce soit pour qu’elle se régénère. On récupérera des graines pour faire d’autres arbres et les arbres grandiront et le sol sera toujours aussi fertile d’années en années. Il y a certaines forêts nourricières dans le monde qui existe depuis 3 000 ans et qui n’ont besoin de personnes pour vivre, se nourrir et se régénérer.

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À propos de l'auteur

Domitille

"Journaliste en transition", Domitille gère les publications sur Zango Média. Avide de voyages, elle s’intéresse à la politique quand elle est bien faite et prône un journalisme positif, de terrain et d'immersion.



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