Carnets de Voyage

Publié le 19 mai 2016 | par Pascal Harder

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São Paulo : ville sans pub et sans eau !

Dans le Sud du Brésil se trouve un monstre urbain : São Paulo. Le souvenir des leçons de géographie n’est pas si loin : il s’agit de la plus grosse agglomération de l’hémisphère Sud, la 5e plus grande mégalopole du monde. Cette véritable locomotive économique du pays s’est développée au XIXe siècle grâce au commerce du café et concentre actuellement un tiers de l’activité industrielle du pays, 60% des familles les plus fortunées et 25% du PIB brésilien. La ville seule compte 11 millions d’habitants, mais en considérant les villes qui lui sont directement associées (pensons comme les Paulistanos !) l’agglomération compte 20 millions de personnes. Soit 10% du peuple brésilien. Sa visite se justifierait rien que par ces chiffres et son immensité. Pourtant les raisons de mon passage ici sont autres : premièrement l’initiative de la municipalité de dépolluer les rues de la publicité. Deuxièmement la grave crise de l’eau qui a mis en péril toute l’agglomération en 2014. En route !

Ville propre

C’est pendant un atelier de mon master que j’ai pour la première fois entendu parler de la loi n°14.223 du 26 septembre 2006. Certes, dit comme ça ce n’est pas très parlant. Mais son surnom « lei da cidade limpa » équivaut chez nous à « loi de la ville propre ». Il s’agit d’une initiative portée par le maire de São Paulo, Gilberto Kassab et son équipe, qui consiste en une prise de contrôle totale de l’information diffusée dans l’espace public physique. Et il y a de quoi faire : 5 millions d’affiches tapissent les rues et immeubles de la ville en permanence, noyant la ville et l’attention de ses usagers sous un flot de logos, promotions, slogans, publicités et annonces diverses. Cette nouvelle loi est très simple et s’applique donc très facilement : tout affichage visible depuis la rue doit être enlevé. Cela comprend les logos, les annonces immenses qui couvrent des façades entières, ou encore les vitrines allègrement recouvertes de stickers promotionnels. Mise en application en grande pompe le 1er janvier 2007, elle est affirmée avec force par les pouvoirs publics qui en font une opération médiatique d’envergure en apposant des banderoles rouges « publicité illégale »   et en démontant les surfaces publicitaires. Les amandes en cas de contravention sont terribles et peuvent atteindre plusieurs milliers d’euros.

Il était intéressant d’aller voir de plus près ce que donnait une mégalopole dont la publicité avait été ainsi asséchée, surtout près de 10 ans après la mise en place de l’initiative. Tandis que notre attention est de plus en plus sollicitée par les écrans et que la rapidité de l’information est un critère de modernité, ce contre-pied absolu méritait un peu de l’attention qui me reste. Après avoir fait le constat de ce que donnait la publicité dans une grande ville brésilienne, à Rio, l’idée de ne pas en voir constituait une meilleure attraction que n’importe quel monument.

Je n’ai pas été déçu : mon arrivée un dimanche m’a permis de me promener sur l’Avenida Paulista, artère principale que les habitants comparent avec fierté à nos Champs Elysées, qui est offerte aux piétons et cyclistes certains jours. Et là, je ne voyais que des immeubles. Rien que ça, à un lieu qui devrait « normalement » concentrer les enseignes. Pour la première fois, j’ai trouvé les immeubles magnifiques. Même constat dans le reste de la ville, du centre aux quartiers moins visités. Aucune trace de ces publicités grandes comme des remorques de camion. Bien sûr il y a des affiches à droite et à gauche, mais elles ne dépassent que rarement le A4 et sont presque insignifiantes. Les limites fixées par la loi sont claires et m’ont l’air respectées. À savoir : 1. Une commission spéciale peut autoriser une surface publicitaire si elle fait preuve d’une (très) bonne intégration dans le paysage urbain ; 2. Pour une durée de 30 jours maximum et une surface de 1/10e des façades maximum, il peut y avoir des annonces culturelles et éducatives hors du commun ; 3. Les annonces immobilières sont tolérées si elles ne dépassent pas 1 mètre carré ; 4. Les campagnes d’affichage électorales  doivent respecter la règlementation fédérale. Enfin, chaque façade est limitée à une enseigne, qui dit être proportionnelle à la surface de cette première. À mon sens cela fonctionne assez bien. En discutant avec Raphaël, jeune diplômé d’architecture, mon impression est confirmée : les Paulistanos ont bien senti le changement et 70% d’entre eux apprécient les fruits de la loi. Raphaël considère mieux sa ville et apprécie d’autant plus de pouvoir voir les bâtiments. Il se dit aussi fier que sa ville soit connue pour ça. Même si l’application de la loi semble généralement respectée, il cite par exemple Mc Donald’s qui préfère payer les amendes pour garder quelques logos en plus. Les autres commerces préfèrent suivre les encouragements de la mairie et font la promotion de leur affaire via des fresques, photos, sculptures … Tant qu’il n’y a ni promotion explicite ni logo ! Certains bâtiments sont donc ornés de fresques  assez sophistiquées, accordant aux grands immeubles une autre forme d’identité. Mon auberge de jeunesse était par exemple entièrement bariolée de formes psychédéliques en vert et noir, juste à côté d’une fresque pour une banque. Immanquable ! Eva aussi reconnait que le changement est agréable. Travaillant à la mairie mais vivant dans une des villes de banlieue, elle dit que la différence est frappante lorsqu’on dépasse les limites administratives de la ville. « Là bas, c’est toujours aussi anarchique… »

Naturellement les critiques sont vives : les suppressions d’emplois liés à l’affichage, le contrôle social instauré par la loi (l’affichage d’opinions tombe aussi sous le coup de la loi…) ou encore le fait que les autres médias sont saturés pour compenser la fin de la publicité dans l’espace public physique. Mais Gilberto Kassab a été réélu en 2008, et son équipe poursuit le travail avec une dynamique d’embellissement des bâtiments dénudés grâce à des fresques faites par les écoles ou des artistes, et l’encouragement fait aux commerces. Citons néanmoins les horloges numériques installées par JC Decaux qui a remporté l’appel d’offres de la ville en 2009. Sur les grands axes routiers principalement, elles sont dotées de grands écrans (2 à 3 mètres carrés) qui diffusent des annonces (culturelles et évènementielles en général).

À mon passage à São Paulo l’attente était grande. Les vues dégagées et la douceur des enseignes lumineuses à la nuit tombée m’ont vraiment marqué. J’avais vraiment l’impression d’une plus grande luminosité et d’un ciel presque accessible. Et puis il faut avouer que les immeubles prennent vraiment une allure magnifique  la nuit, sans pour autant un gros néon bleu qui vient perturber le tableau.  Quant au petit sentiment de victoire que je sentais à chaque grande façade qui présentait une couche de couleur différente (on a généralement juste peint par-dessus les annonces, peintes elles aussi), il est fort plaisant : la publicité n’est pas imbattable.  Je suis donc reparti de São Paulo quelques jours plus tard sans avoir eu à déchiffrer les panneaux pour la gare routière entre une foultitude d’enseignes de marques. Plutôt agréable. Attention cependant : la guerre contre la publicité n’est pas gagnée pour autant. Si la loi contraint cette dernière, il ne s’agit que de l’affichage fixe, mais pas des hommes-sandwich qui se sont multipliés depuis 2007…

Panne sèche

Voilà quelques mois, le magazine Courrier International relayait un article qui faisait le dramatique décompte du nombre de jours d’eau restants avant que São Paulo n’ai plus une goutte d’eau. Au vu du caractère éminemment démocratique de la question de l’accès à l’eau, les origines et la gestion de cette crise devaient constituer des enseignements précieux en prévision de la raréfaction des ressources. D’autant plus que cette gestion aurait été impressionnante.

La distribution de l’eau de l’agglomération repose sur un système de 4 lacs situés au Nord, à Cantareira. Ces lacs approvisionnent 45% de la ville et sont gérés par la Sabesp, une entreprise mi privée, mi publique. Les réseaux de distribution sont vieillissants et difficiles à entretenir. Selon un ancien technicien, 25% de l’eau se perd dans les fuites. C’est d’ailleurs la moyenne des villes brésiliennes.  C’est dans ce contexte que sévit une sécheresse depuis 2013, empêchant les réservoirs de se remplir.  La population n’est informée que lorsque ces lacs sont à 3% de leurs capacités, entrainant une prise de conscience tardive mais générale. En août 2014 les réserves tombent à 12% seulement et ce malgré l’exploitation coûteuse du « volume mort », cette eau qui stagne au fond des lacs et concentre tous les éléments pollués, cadavres, déchets etc… La mise en place en février d’une tarification incitative n’a pas suffi non plus. Ce tarif est ensuite durci : les taxes en cas de consommation supérieure au mois précédent s’envolent et une forme de rationnement non assumé se met en place. En effet certains quartiers (pauvres en général) sont privés d’eau, parfois 5 ou 6 jours d’affilée. La Sabesp et le gouvernement fédéral se défendent d’appeler cela du rationnement en raison du caractère hautement impopulaire de la mesure. La population commence à perdre confiance. Dans le quartier riche de Morumbi par exemple, les petits parterres de plantes qui bordent ici chaque immeuble de standing sont arrosés régulièrement tandis que Paraisopolis (« ville du paradis »), la favela voisine est privée d’eau pendant 5 jours. La nouvelle passe mal. Des tensions se font alors sentir et les critiques quant à l’inégale répartition augmentent. 46% de la population est touchée par les restrictions « dures ». C’est alors que les réserves passent sous les 10% que survient le miracle et que d’importantes pluies remplissent les lacs. En mars 2016, ils sont stabilisés au seuil acceptable et gérable de 70 .

Si l’incitation et la restriction n’ont rien de nouveau, c’est la réaction de la population qui a éveillé mon intérêt. Harenn est un jeune travailleur et il admet que sa vision du gouvernement fédéral a été profondément bouleversée. L’impression qu’il avait était que seuls les particuliers devaient faire des efforts et supporter les conséquences alors que les entreprises étaient épargnées (au Brésil l’agriculture représente 70% de la consommation d’eau, l’industrie 22% et les usages domestiques 8%). Il a perdu confiance en la compétence du gouvernement (fédéral) à gérer et assurer la sécurité de la population. Il accuse aussi la Sabesp pour la mauvaise distribution des ressources restantes. Mais contrairement aux autres personnes rencontrées, il n’a pas plus l’esprit d’économies d’eau qu’avant. Il a fait des efforts pendant la crise par solidarité, mais ne voit pas pourquoi ce serait sa responsabilité à présent. « Le gouvernement fédéral, c’est à lui de faire ce qu’il faut. »

Au final São Paulo a eu de la chance ce coup-ci. Il faut dire que la gestion de l’eau est difficile : en 2003 le système s’est déjà effondré, mais le plan d’amélioration élaboré n’a pas entièrement été mis en application. En 2009 les pluies sont si importantes que le réseau est submergé et des rues inondées. Trop ou pas assez. La critique de l’entreprise Sabesp semble facile. Notons cependant que selon les associations de défense des habitants elle aurait versé 1,7 milliards d’euros aux actionnaires qui détiennent la concession (la partie privée de l’entreprise), soit le double du budget attribué à l’assainissement…

Alors si la gestion de la crise n’a pas été particulièrement innovante, les mesures toujours en attente et la population en augmentation continue, on peut noter deux bons points : 1. les habitants sont majoritairement plus sensibles aux questions d’économies des ressources suite à la crise et aux campagnes de sensibilisation ; 2. les parterres fleuris des quartiers huppés affichent fièrement un petit panneau indiquant une irrigation par eau de pluie. Enfin, il y a un projet qui vise à acheminer vers São Paulo une grande quantité d’eau en provenance d’un fleuve. Quel fleuve ? Mais celui fournissant son eau à Rio de Janeiro pardi !

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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