Carnets de Voyage

Publié le 6 juin 2016 | par Pascal Harder

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Altinopolis : « je vis dans une utopie ? Je ne savais pas ! »

La première fois que j’ai découvert le nom d’Altinopolis était dans un hors-série du Monde, l’atlas des utopies. Quelques lignes à peine, peut-être un paragraphe, qui parlaient de la manière originale dont le maire gérait la ville. Cette ville, Altinopolis donc (prononcez Altchinopolich si vous voulez vous faire comprendre au Brésil), étale ses 15 000  habitants sur deux collines et des fermes aux alentours, au Nord de l’Etat de São Paulo au Brésil. La ville a connu son heure de gloire à l’époque du café, dont les vestiges côtoient aujourd’hui la production intensive de canne à sucre. Le cinéma a fermé, il y a quelques bars guère invitants dans le centre, la traditionnelle église au centre qui est étonnamment recouverte d’un bleu ciel rayonnant.  En gros, une ville au milieu du pays qui n’intéresse pas particulièrement les gens, surtout pas sa jeunesse. C’est dans ce décor que se joue notre action : élu pour la première fois à la mairie en 2004, Marco Ernani a décidé de faire d’Altinopolis la ville de la paix et de la non-violence. Au delà du beau slogan, mes recherches préparatoires ont montré des projets très intéressants mis en place sous ses mandats. il est encore en exercice aujourd’hui. En effet, les articles de presse présentaient un projet pédagogique co-construit par les enseignants, les parents et le conseil municipal (l’éducation est une compétence que les processus de décentralisation ont confié aux communes), des conférences sur la santé et l’hygiène deux fois par semaine pour les familles les plus pauvres qui recevaient pour leur assiduité deux colis alimentaires par mois, ou encore un ambitieux programme de lutte contre le trafic de drogues qui pèse sur la jeunesse. Il me semblait donc important d’aller me rendre compte par moi-même de ce miracle dont les résultats semblaient se vérifier, et voir comment nous pourrions nous en inspirer en France ou ailleurs.

En quelques jours se sont donc enchainés les rencontres avec Marco Ernani, les techniciens, les enseignants, les habitants, les visites d’écoles et d’agences de santé répartis un peu partout dans la ville. Le plus intéressant est probablement le système éducatif. Les nombreuses crèches et écoles élémentaires de la ville mettent en œuvre un projet pédagogique commun, et s’harmonisent une fois par semaine par un dispositif de conseils de coordinateurs d’écoles. En réalité il s’agit plutôt de coordinatrices, les enseignants masculins sont très minoritaires. Ces écoles sont nombreuses, les classes petites, les locaux soignés. L’une d’entre elles n’avait pas ouvert une semaine lorsque je l’ai visitée. Si son aspect était celle d’une école standardisée, son usage est défini par un conseil qui réunit les enseignants, des parents d’élèves et une pédagogue.  L’utilisation des locaux à Altinopolis a d’ailleurs été élargie : la moitié des écoles sont ouvertes le soir pour des cours destinés aux adultes qui n’ont pas achevé leur cursus scolaire. Les effectifs varient de 50 à 70 adultes selon les soirs et les écoles. Dans la suite de cette volonté d’éduquer tout le monde, un conseil de personnes élues pour deux ans est spécifiquement chargé d’engager la discussion avec les parents dont les enfants commencent à manquer les cours, afin d’expliquer l’importance de poursuivre leur scolarité. Cela a pour conséquence un nombre bien plus important d’enfants qui achèvent leur cursus, se félicite le maire. La municipalité s’est, en outre, dotée d’un centre, un peu en dehors de la ville, que tout le monde nomme « le projet ». Au Brésil, l’école n’occupe qu’une moitié de la journée, matin ou après-midi selon les cas. Afin de ne pas laisser les enfants et les jeunes trainer dans les rues, « le projet » propose toutes sortes d’activités gratuites : jeux de société, tables de ping-pong, terrains de sport, leçons de bricolages ou de sports de combat pour se défouler. Les transports  jusqu’au centre sont organisés par la ville, qui exige en retour le même respect des règles et des adultes qu’à l’école.  Ce centre bénéficie par ailleurs aussi aux villes alentours. Enfin, mon intérêt s’est porté  sur l’éducation religieuse. Car ici, l’éducation publique et la religion ne sont pas forcément dissociées : d’immenses crucifix ornent les salles, même si certains soulèvent régulièrement la question de la laïcité à l’école. Au début du programme les 14 églises chrétiennes ont réussi à se mettre d’accord autour d’un cours commun. Cette modalité n’a cependant pas fonctionné très longtemps. Face au constat d’échec et aux difficultés rencontrées, il a été décidé de confier cet enseignement à un théologien et de ne pas faire un cours religieux, mais plutôt de transmettre une culture religieuse.

L’autre sujet qui avait attiré mon attention lors des recherches préparatoires était la santé et ce système de conférences pour les familles les plus démunies. Mes interlocuteurs m’ont parlé avec abondance des agences communautaires de santé qui couvrent chacune un des 6 secteurs de la ville. Des agents rendent visite à toutes les familles et proposent un accompagnement pour celles qui seraient dans une situation délicate.  De même, le programme « aller mieux à la maison » permet un accompagnement des malades : visites à domicile des patients graves et mise en place d’un bus qui fait régulièrement le trajet jusqu’au CHU de Ribeirão Preto, à une bonne heure de route.  Mais à part des distributions de colis alimentaires lors de périodes de crises, personne n’a entendu parler de ces conférences régulières. En réalité, j’ai toujours eu cette impression persistante que l’on me noyait sous un flot d’informations, répétées de 10 manières différentes, pour éviter d’aborder les dispositifs qui me tenaient à cœur.

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C’est à ce moment-là que j’ai rencontré des membres du mouvement « ATIVA ». Ces citoyens d’Altinopolis se sont donné comme mission d’éveiller leurs concitoyens au rôle qu’ils ont à jouer dans la vie publique. Et là, un autre son de cloche s’est fait entendre. Il apparait d’abord que le maire n’est pas si nouveau que ça : depuis 30 ans, ils sont plusieurs à diriger la ville à tour de rôle. Une fois maire, une autre adjoint, une autre force de réserve… En regardant de plus près, les nombreuses plaques d’inaugurations le confirment. On me parle ensuite de ces belles écoles qui fleurissent et que l’on m’avait vanté comme une volonté forte de la municipalité. Leur construction rentre plutôt dans la loi de responsabilité que dans un programme ambitieux d’un maire. En effet, cette loi contraint tous les élus du Brésil à assumer leur responsabilité en matière d’éducation, de construction de structures publiques, d’encouragement à l’éducation, d’amélioration des conditions sociales… C’est l’état de Sao Paulo qui finance la majorité de ces constructions, qui souffrent d’ailleurs des méfaits de la corruption aussi présente ici que dans le reste du pays. Chez ATIVA non plus, on n’a pas entendu parler de ces belles mesures dont on nous parlait en France. En revanche, ils me parlent de la mauvaise gestion de la commune : l’effondrement de la route d’entrée de la ville qui n’a été réparée qu’après un an de pressions des habitants alors que l’argent pour les travaux avait été débloqué quelques semaines après l’évènement. Ils me parlent aussi des coupures d’eau fréquentes à cause du manque d’entretien des réseaux depuis 20 ans, ou de l’état dangereux des routes. Quant à la paix et la non-violence, la formulation a fait doucement sourire n’importe lequel de mes interlocuteurs.

À mon grand regret Altinopolis n’a pas tenu ses promesses. Si la ville m’a réservé un excellent accueil et quelques idées intéressantes, la frustration est grande. L’impression d’avoir été baladé persiste, comme celle d’avoir surpris une bande de garnements qui n’auraient jamais pensé qu’un type de l’autre bout du monde viendrait vérifier sur place aussi. Les meubles sont sauvés, c’est déjà ça. Il ne reste alors qu’à observer ce que ATIVA provoquera avec son intéressante initiative de remise en question des « 11 » du conseil municipal lors des prochaines élections en octobre. Car comme l’a dit un jeune à notre première rencontre : « je vis dans une utopie ? Je ne savais pas ! »


À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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