Carnets de Voyage

Publié le 13 juillet 2016 | par Pascal Harder

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Bolivie : une autre vision de la démocratie, de l’égalité et du temps

Il y a quelques mois passait à la télévision un de ces interminables débats sur l’immigration, les minorités, l’égalité… C’est l’intervention d’une personne du public qui a attiré mon attention, en évoquant la manière particulière dont la Bolivie considérait ces questions depuis quelques années.  Selon l’intervenant, il y aurait là bas une forme de démocratie hyper inclusive pour les communautés indigènes, dont l’intégration ne fut pas vraiment le fort des pays sud-américains jusqu’à il y a peu. C’était la première fois que j’entendais parler de l’Etat Plurinational de Bolivie, qui s’est progressivement constitué comme une étape obligée de mon parcours au fur et à mesure de mes recherches préparatoires.

L’Etat Plurinational de Bolivie, c’est le nom complet que donne au pays la nouvelle constitution datant de 2009, transformant en sujet d’Histoire l’ancienne République de Bolivie. C’est un peu le bébé d’Evo Moralès (dites « Evo », et ça déchainera les passions avec n’importe quel interlocuteur), ce fils de paysans pauvres devenu tour à tour boulanger, dirigeant du syndicat des cultivateurs de coca, leader de l’opposition et depuis décembre 2005 le premier « indigena » élu président du pays.  Il occupe actuellement ce poste pour son 3e et dernier mandat, le referendum de février ayant exprimé le refus du peuple bolivien de lui permettre une nouvelle candidature en 2020. Mais depuis 2005, il a nationalisé les hydrocarbures (gaz et pétrole sont en grandes réserves dans le sous-sol du pays), enclenché un processus de décentralisation important, une réforme agraire et sociale, ainsi que la réécriture de la constitution ayant abouti à celle de 2009. Bien entendu, le fait qu’un indigena soit à la tête du pays avec la plus forte proportion d’indigenas du continent influe sur cette nouvelle constitution qui renverse la tendance et accorde à ces peuples une place nouvelle. Pour les chiffres, 55% des 10 800 000 habitants sont considérés comme « indigenas ». Ce terme est la seule et maladroite traduction d’un concept que nous n’avons pas en langue française, dépassant notre notion d’ « indigène » ou celle d’ « indien » (d’ailleurs très mal prise par ces derniers).

Cette constitution est le fruit d’un mouvement citoyen intéressant, et les leçons que donne ce document en matière de démocratie sont plus que constructives dans le contexte de questionnement des limites de notre système en France. En reconsidérant la place de ces minorités ethniques (même majoritaires en nombre, les indigenas restent divisés en plus de 50 cultures et d’innombrables variations locales) dans la manière de faire et d’exercer le pouvoir, la Bolivie peut alimenter chez nous les réflexions sur l’intégration, la prise en compte, la valorisation des cultures spécifiques plutôt que de chercher un nivellement permanent dont on voit depuis longtemps les limites. Bref, voilà une vision qui diffère de la stricte égalité entre les citoyens, mais aussi d’une protection institutionnalisée d’un patrimoine culturel réussie. Avantages et inconvénients compris. Toujours est il que l’Etat Plurinational de Bolivie est pour les autres nations une expérience fondamentale qui joint aux réflexions démocratiques un exemple de terrain précieux.

Une constitution fascinante

Le texte de la constitution fait plusieurs centaines de pages. Plutôt indigeste. Néanmoins plusieurs points attirent l’attention et se traduisent dans la réalité par des changements concrets. On peut ainsi évoquer le droit d’expropriation de toute propriété d’une superficie supérieure à 5000 hectares : des milliers de paysans ont reçu par redistribution des terres inutilisées ou acquises illégalement. Notons qu’avant l’élection d’Evo, 7% des Boliviens détenaient un peu moins des 9/10èmes des espaces agricoles, alors qu’un tiers du pays vit de l’agriculture. Il est vrai que la propriété est devenue un concept particulier : outre la nationalisation des hydrocarbures, la constitution déclare que les ressources naturelles sont la « propriété du peuple bolivien, gérées par l’Etat en fonction de l’intérêt collectif ». La célèbre feuille de coca devient un « facteur de cohésion sociale et un patrimoine culturel » protégé, tandis que le catholicisme perd son caractère de religion officielle. Autant de changements qui donnent le ton de ce texte pas très commun. On y voit aussi apparaitre des droits nouveaux comme le droit à la salubrité, l’éducation (ça semble normal, mais ne va pas forcément de soi) ou encore le droit à l’accès aux services et à ne pas être pollué.  

Mais là où elle devient vraiment fascinante, c’est quand elle aborde la pluralité de la nation : « la nation bolivienne est composée de la totalité des Boliviennes et des Boliviens, des nations et peuples indigènes d’origine paysanne, des communautés interculturelles et afroboliviennes qui, ensemble, constituent le peuple bolivien. » (art. 3 de la constitution de 2009). Les notions jusqu’à là employées de « minorité » et « majorité » sont abolies, on voit apparaitre la mention des indigenas et des métis,  mettant  ainsi fin à ce que l’on appelle le multiculturalisme libéral qui dominait encore. En langage plus accessible, ça veut dire que les politiques publiques et l’action des autorités ne sont plus homogènes et égalitaires, mais sont élaborées spécifiquement pour chaque population. Par cet article 3, les indigenas deviennent aussi pour la première fois des sujets politiques et juridiques à part entière. D’ailleurs en parlant de langage, la constitution reconnait l’Espagnol comme langue officielle. Ainsi que 36 autres langues indigenas. Les citoyens ont donc le droit d’effectuer leurs démarches administratives dans l’une de ces 37 langues, et c’est aux fonctionnaires de trouver la traduction. Au-delà de la simple formulation, l’Etat Plurinational cherche à intégrer toutes les parties du pays dans les actes, mais on voit aussi pointer des spécificités selon les catégories qui constituent le pays : les « blancs », métis et indigenas. Ces derniers reçoivent 18 droits collectifs qui vont de la libre détermination, l’autonomie, l’auto-gouvernement, le respect de la culture, la protection des connaissances traditionnelles à l’institutionnalisation de leurs territoires. En somme, un territoire indigena peut à sa demande disposer des mêmes compétences qu’une collectivité territoriale, voire se déclarer en régime particulier d’autonomie qui lui donnerait le droit de constituer, légiférer, délibérer et règlementer. Mais en mai 2016, il n’y avait pas encore de territoire qui se soit lancé dans l’aventure.  En revanche, la justice communautaire se met progressivement en place : les communautés disposent du droit de régler les conflits internes aux peuples, tant que les faits ne sont pas de l’ordre du meurtre, viol ou enlèvement par exemple. De même, les jugements ne doivent pas contrer la constitution ou les droits humains. Un changement radical quand on se souvient de leur place dans la société il y a 20 ans à peine. Mais la démarche va plus loin encore. Déjà en 2004 fut accordé le droit aux groupes citoyens et peuples indigènes (la formulation montre bien la distinction qui existait) de présenter des candidats aux élections, mettant fin au monopole des partis politiques et menant à la victoire de Moralès l’année d’après. Depuis 2009, les peuples indigenas à faible population tombent sous un système de quotas de représentativité à l’assemblée plurinationale, aux assemblées départementales et aux postes de hauts-fonctionnaires, un nombre défini de sièges et postes leur sont exclusivement réservés. D’une part ils disposent ainsi d’une représentativité assurée, mais d’une autre celle-ci est limitée à ces seuls quotas. Mais bon, la démocratie représentative directe et communautaire bolivienne peut aussi alimenter d’autres réflexions comme le système de répartition des sièges de la chambre des députés : une légère moitié est désignée dans les circonscriptions, tandis que l’autre moitié l’est selon la proportionnalité des listes dan les régions. On notera aussi qu’en 2010 la Bolivie a adopté une série de lois qui accordent des droits à quelqu’un d’autre : la Pachamama, cette conception indigena de la Terre-mère nourricière. En gros, la Bolivie  bouleverse quelques-uns des grands standards de la vie en commun et n’hésite pas à froisser les indélicats qui s’y opposeraient, comme lors de l’expulsion de l’ambassadeur des Etats-Unis en 2008 ou du remontage de brettelle des ONG défenseures des droits…

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Evidemment, il y a aussi des ratés dans ce beau projet. La première chose qui remonte quand on parle avec les Boliviens de leur nouvel Etat, c’est cette opposition entre les « gens de la ville » et les « campesinos » (nos campagnards) que mettent en évidence certaines mesures. Ainsi les campesinos peuvent accéder à l’enseignement supérieur sans autres obstacles que le passage à la vie urbaine et ses dépenses, alors que les autres « citadins » doivent d’abord passer par des concours d’entrée. Wayra, jeune étudiante à Cochabamba qui m’a expliqué le principe, dit comprendre la mesure mais ne semblait pas vraiment l’apprécier pour autant… Mais c’est Manuel qui met le doigt là où ça fait mal. Entre deux bières et quelques mots de français à une soirée de La Paz, il m’explique le sentiment d’injustice que provoque cette forme d’Etat : si les indigenas disposent de nouveaux droits qui semblent redresser les tords qui leur ont été faits par le passé, ils donnent aux métis (l’autre majorité de la population) l’impression d’être injustement traités, oubliés, négligés. Si les indigenas étaient avant discriminés et relégués en marge de la société, la tendance serait à présent inversée à un tel point que des rancunes rances ressurgissent. Il faut aussi préciser que c’est l’Etat qui donne la définition de qui est indigena et de qui ne l’est pas, posant la question de l’exclusion de certains et de la possibilité de définir ce qui ressemblerait pour un peu à une sélection de races…

De même, si les lois et les discours de l’Etat plurinational sont encourageants en matière de protection de l’environnement (Moralès exige une justice climatique avec ferveur), il faut faire usage de prudence avant de sanctifier la Bolivie comme précurseur en la matière. Le pays fonctionne sur une flotte impressionnante de bus et camions auxquels l’altitude arrache des nuages de fumée noire. Sans ce ballet incessant, le pays s’arrête net. Et c’est l’exploitation des matières premières et des hydrocarbures dont l’envol des prix qui a permis de doubler le PIB en dix ans, sans parler des taxes de la vente des carburants pour l’Etat. Ce dernier a d’ailleurs donné le feu vert aux recherches de nouveaux puits de forage dans des réserves naturelles protégées et des réserves indigenas, et souhaite exploiter un énorme gisement de lithium situé sous le Salar d’Uyuni. Le Salar, c’est juste le plus grand désert de sel du monde, perché à quelques 4000m, et principale attraction touristique du pays. Mais passons. Simplement pour faire relativiser cet engagement pour l’environnement dont faisait preuve le gouvernement après l’échec de la conférence de Copenhague.

Fierté indigena

En un peu moins d’un mois passé là bas, j’ai pu voyager dans presque tous les districts, des fidèles aux autonomistes. Les réactions se ressemblent toujours : fiers de leurs pays, les Boliviens sont très critiques envers leur gouvernement. La chute du prix du pétrole et diverses affaires internes jouent contre lui, allant jusqu’au refus par referendum d’une nouvelle candidature de Moralès en 2020, lui qui avait été réélu en 2014 avec 60% des suffrages. J’ai eu l’impression qu’on ne lui pardonnait pas l’accumulation de 10 ans d’exercice du pouvoir. Quant à l’Etat Plurinational, ce fut une surprise de voir à quel point son application était effective sur le terrain. À grands renforts de communication certes, mais les indigenas rayonnent vraiment d’une fierté sans pareille. J’en prends pour preuve Luis, Quechua d’une quarantaine d’années engagé dans une des nombreuses luttes et contestations qui animent le peuple bolivien à longueur d’année. Il m’a raconté que la place Murillo, où se trouvent le palais présidentiel et la chambre des députés était interdite aux indigenas pendant des années, et qu’avant l’élection de Moralès ils étaient encore rares à la traverser. Aujourd’hui, on voit des femmes en habit traditionnel autant sur la place que dans les grandes entreprises comme la banque Union, où l’habit traditionnel était plus que discriminant. Alors si j’ai pu sentir des tensions entre métis et indigenas, j’ai plus l’impression que c’est une forme de jalousie montrant à mon sens au moins une réussite du côté de la discrimination avec cette nouvelle forme d’Etat. Et je dois dire qu’avec les difficultés auxquelles doit faire face le pays, les résultats sont stupéfiants. J’ai eu l’impression d’un pays stable, avec une diversité et un respect des traditions intéressants, que le nouveau drapeau national représente bien. Il faut savoir qu’avec un peu moins de 200 coups d’Etats depuis son indépendance au début du XIXe siècle, la Bolivie ne brillait pas par sa stabilité.

Au final, cette initiative alternative soulève par ses innovations et ses contradictions des réflexions fondamentales dans notre rapport à la démocratie, à l’égalité et à l’autonomie. C’est pour ça que le symbole qui résume selon moi le mieux l’Etat Plurinational de Bolivie, c’est l’horloge qui orne le fronton du palais de l’assemblée plurinationale sur la place Murillo. Pour le montant de 50 000 Bolivianos (environs 7000€, une fortune pour ce que c’est), son mécanisme a été entièrement inversé. Pour montrer son indépendance face à l’Occident entre autres, la Bolivie fait tourner sa principale horloge à l’envers. Et change des idées habituelles selon lesquelles il n’y aurait pas d’alternatives possibles…

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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