Carnets de Voyage

Publié le 29 août 2016 | par Pascal Harder

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L’agro-écologie à l’équatorienne : rencontre avec la frétillante PACAT

Au centre de l’Equateur, vers une ville qui s’appelle Ambato, je devais me permettre un temps d’arrêt pendant mon voyage en rendant visite à un de mes amis de Master en stage dans le coin. C’est lui (Florian de son petit nom) qui m’a fait découvrir la structure dans laquelle il fait son stage, la PACAT. Ce qu’il m’en disait était intéressant, alors je suis resté quelques jours de plus pour satisfaire ma curiosité réveillée. Accompagné de mon ami et de la poignée d’employés de l’association, j’ai pu découvrir comment la région se mettait à l’agro-écologie.

La PACAT, c’est une abréviation en espagnol pour désigner l’association de producteurs agro-écologiques de la région de Tungurahua. C’est une région de la Sierra équatorienne qui titille par endroits les 3 000 mètres d’altitude et qui par sa météo (qui peut allègrement passer de la pluie au soleil plusieurs fois par jour) et sa terre jouit d’une fertilité exceptionnelle. Si un producteur organise bien ses terres, il peut avoir des récoltes tout au long de l’année. C’est ce qui permet au pays de produire et d’exporter des masses énormes de fruits et légumes entre la région de la côte, de la Sierra et de la forêt amazonienne. La région est donc couverte de petits rectangles de couleurs variées et exploitée au maximum par une foultitude de petits producteurs. C’est dans ce cadre qu’agit la PACAT, pour la promotion de l’agro-écologie et de la valorisation de ses produits sur le marché local. Leur initiative est intéressante car elle propose aux producteurs une autre manière de gérer leur exploitation (finca) qui n’est pas forcément la plus facile. Leur système d’organisation et de formation mérite un peu d’attention et peut servir de base à des réseaux qui couvrent d’autres thématiques. En somme, outre leur influence sur le territoire local, ils sont aussi une bonne source d’inspiration pour nos conceptions de l’action associative.

La PACAT est une « association de second grade », qui correspondrait à notre modèle de fédération d’associations. Elle regroupe actuellement 34 associations dans 9 cantons autour d’Ambato et compte 508 membres. Les 2/3 sont des femmes et 40% des membres se revendiquent comme « indigenas ».  La taille moyenne des exploitations tourne autour de 5 000 mètres carrés et sont classées en trois zones d’altitudes distinctes, chacune ayant ses propres caractéristiques et cultures : la zone basse plus chaude, la zone moyenne et la zone haute plus fraîche. Ainsi, j’ai pu voir au cours de mon passage la finca de Don Francisco, agriculteur de la zone haute au sourire charmeur. Un long rectangle que l’on traverse en quelques instants, une partie en friche, une autre où sont attachés quelques animaux qui grignotent les souches des plantes récoltées, un bassin d’élevage de truites grand comme une piscine pour enfants, puis des arbustes de mûres sur le dernier tiers. Pas un pouce de son champ n’a été oublié, et la diversité impressionnante des espèces présentes révèle une organisation complexe et structurée de la terre.

La suite du parcours se passe chaque samedi au marché de la PACAT, la feria, sous une de ces énormes halles que l’ont voit en Equateur où les producteurs peuvent vendre leurs produits. Pour 3US$ par stand, les producteurs étalent fruits et légumes les plus variés, truites, produits laitiers, parfois quelques poulets, parfois des cuys (oui ça se prononce comme vous pensez, mais ici ça désigne les cochons d’Inde). En 2006 il y avait 50 exposants, aujourd’hui ils sont 150. La vente est donc directe, permettant des bénéfices directs et des prix généralement plus bas que sur d’autres marchés. Seuls les producteurs membres, qui respectent les exigences formulées par la PACAT peuvent profiter de ces espaces de vente privilégiés. Les autres sont derrière. Les stands ne sont pas énormes, à l’échelle des exploitations : deux ou trois enjambées plus loin se trouve le prochain, mais combiné avec un autre marché le dimanche, ça permet aux exploitants de vivre. C’est par exemple le cas de Peidar, une femme d’un certain âge chez laquelle je logeais avec Florian. Si sa production est plutôt restreinte, elle n’en reste pas moins particulièrement vigilante et investie dans le fonctionnement de l’association. Comme quoi, ce ne sont pas les plus gros qui tiennent les rênes, mais chaque membre a son mot à dire. Veillant au grain, elle s’occupe d’une petite troupe de cuys qui vivent discrètement dans un bâtiment au fond de son jardin. Plat pour les jours de fête et reproduction aisée, leur élevage est commun dans les fermes équatoriennes. Quant à la production en tant que telle, elle doit répondre à une échelle d’agro-écologie définie par l’association suivant 10 critères pour mobiliser un maximum de ressources d’une finca : agro-foresterie, composant animal, composant végétal, conservation des sols, contrôle alternatif des espèces invasives et nuisibles, semences locales, investissement de la famille, savoirs et connaissances traditionnelles, alimentation et usage en eau, ainsi que l’autosuffisance alimentaire et commerciale (ne pas produire de l’agro écologique pour vendre et acheter du classique pour manger). Les producteurs doivent respecter plusieurs de ces critères pour être considérés comme producteurs agro écologiques : plus ils en respectent, plus leur exploitation est agro écologique. Elémentaire, mon cher. Sauf que personne n’a jamais parlé d’un minimum… À cette échelle, on peut rajouter la labellisation « agriculture propre » que le gouvernement régional a mis en place à la suite d’une concertation avec les acteurs de l’agriculture, montrant que la PACAT n’est pas seule dans l’effort de responsabilisation de l’agriculture dans le coin.

Equateur : les petits producteurs de la PACAT

Mais dans tout ça, il s’agit plus des producteurs que de la PACAT en soi, elle, a un rôle bien défini. Son action repose sur 4 objectifs :

  • la formation (le nom espagnol de capacitation est révélateur et me plait bien) basée sur l’échange de compétences et de savoirs entre les producteurs et avec les contacts du réseau de l’association. J’ai pu assister à l’un de ces échanges avec l’association Ecorural, constatant le grand intérêt qu’ont porté les participants aux exploitations visitées, échangeant sans cesse autant sur les techniques de production que sur les mesures du gouvernement. La présentation du travail d’un apiculteur a fait naître un intérêt certain chez les visiteurs, qui pouvaient pour la première fois découvrir le fonctionnement entier de ce type d’exploitation. Chaque exploitation visitée révèle sur un petit espace une multitude de trucs et astuces que les participants s’échangent fièrement.  Un véritable « effet cafeteria » dans les champs.
  • la commercialisation associative privilégiant la vente directe. Si la PACAT a inauguré dernièrement une petite boutique où elle vend un peu de la production de ses membres, elle privilégie la feria, ne cherchant pas à se positionner comme un intermédiaire et maintenant les meilleurs bénéfices pour ses membres.
  • le renforcement organisationnel de la fédération et des associations membres, par l’élaboration d’alliances avec d’autres acteurs et réseaux, par la présence de représentants aux espaces de participation citoyenne, … Mais aussi par la mise en conformité des associations qui la composent avec les exigences législatives nouvelles du ministère de l’Economie Sociale et Solidaire, permettant à ses membres de se concentrer sur leur exploitation plutôt que les démarches administratives.
  • la production agro écologique à travers l’échelle présentée précédemment, mais aussi une certaine vigilance face aux producteurs qui iraient vendre comme leur production de fruits et légumes achetés au marché au gros. De même, en rendant visite aux producteurs régulièrement, la PACAT maintient leur motivation à poursuivre sur la voie de l’agroécologie, à venir à la feria… On peut aussi citer la valorisation des exploitations-modèles, qui peuvent être visitées par tous pour servir d’exemple et d’inspiration comme celle de Don Francisco. Alors plusieurs fois par mois, la camionnette rouge de la PACAT s’élance sur les routes (dont certaines ressemblent plus à des ruisseaux secs que de véritables chemins) pour aller encourager quelques producteurs et ramener une caisse de fruits et légumes à vendre dans la boutique. 

En somme, la PACAT expérimente une forme nouvelle d’organisation associant pour la première fois l’artisanat, la production agricole, la gestion administrative, les pouvoirs publics, des ONG locales et internationales, la délégation de pouvoirs du Conseil d’Administration à des membres de l’association… Par la formation et la responsabilisation, elle développe autant le leadership que la prise de conscience chez ses membres. Ainsi un conseil réunit une fois par mois les présidents d’associations et les Assemblées Générales ont lieu tous les trois mois pour valider les postes, les orientations proposées par les nombreuses commissions (vigilance, tourisme, organisation, production, …), les projets du CA mais aussi les suspensions des producteurs surpris à tricher… De même une évaluation régulière par les membres permet de vérifier la qualité et le fonctionnement de l’association, faisant remonter ce qui n’irait pas.

Ambato, en EquateurNéanmoins l’association repose encore fortement sur les apports financiers d’ONG étrangères, qui certes paient des projets importants mais imposent aussi un peu leurs propres priorités. En vue d’anticiper la fin de ces soutiens (rien n’est éternel) la PACAT développe d’autres sources de revenus. Comme la petite boutique de revente, elle livre des commerçants avec des produits qu’elle se charge de rassembler et d’acheminer. Elle a aussi lancé il y a peu la « caja solidaria », sorte de coopérative de placement et de crédit pour ses membres. Par l’attribution de crédits elle permet autant le développement de nouvelles productions qu’une rentrée d’argent. Elle dispose d’une structure administrative qui vérifie les capacités de remboursement et de commissions d’inspection qui s’assurent de l’utilisation agricole des prêts. En parallèle a ouvert une petite boutique de produits agricoles et un projet prévoit de développer le tourisme dans certaines des fincas par le wwoofing , pour lequel les producteurs seront formés par l’association. C’est Florian qui porte ce projet, entrainant dans son enthousiasme les premiers exploitants parfois un peu hésitants. Certains comme Francisco ont déjà accueilli des jeunes de passage, mais pas dans un système organisé comme le wwoofing. Pour lui, l’opportunité de bénéficier d’un coup de main est belle, mais le bouscule aussi dans ses habitudes, cherchant comment pourrait s’occuper le/la volontaire en dehors du temps de travail. Au début il ne savait pas trop quoi proposer, vu que, lui, passe son temps à travailler, les loisirs sont une chose un peu abstraite pour lui. Mais d’un coup son visage s’est illuminé d’un sourire parfait: il y a des matchs de foot au village ! Vous l’aurez compris, l’idée fait son chemin et ne devrait pas tarder à s’expérimenter bientôt pour de vrai. 

Si l’association m’a donné l’impression d’un dynamisme enthousiaste et d’une réelle vision de long terme, elle a aussi fait apparaitre quelques contradictions que ni moi ni certains membres ne saisissons. Comme cette échelle agroécologique sans minimum, ou la présence dans la boutique de produits agricoles de sacs aux logos de grands semenciers français et américains. Il n’y avait pas un critère « semences locales » qui semblait presque aller de soi ? Et que dire de cette majorité de femmes dans l’association, mais que les postes à responsabilité soient trustés par les hommes ? Voyons cela comme des marges de progression auxquelles réfléchissent déjà plusieurs personnes.

Mon impression générale de la PACAT est vraiment bonne. Leur dynamisme (tant les employés que les producteurs) porte des fruits. Les producteurs rencontrés semblaient trouver leur compte dans cette dynamique, comme Esther qui a mis en place un processus de renforcement des semences au manque d’eau après son échange avec des agricultures à Cochabamba en Bolivie. Son exploitation fait partie des finca-modèles, et après l’échange avec les exploitants d’Ecorural il y a de bonnes raisons de penser qu’elle va continuer à innover dans ses pratiques. La feria m’a semblé écouler ses stocks avec efficacité et la diversité (et qualité) des produits proposés m’a impressionné. À mon sens, cette association locale fonctionne bien, tirant derrière elle ses succès et ses contradictions légères, mais proposant une réponse concrète à l’agriculture habituelle de la région. On fermera les yeux sur les quelques flacons plus ou moins recommandables que l’on peut croiser par-ci par-là. Comme l’a dit mon ami, « ce n’est pas l’agroécologie à la Pierre Rabhi, mais c’est bien aussi ». Et le fait de pouvoir manger sereinement un fruit, le croquer à pleines dents sans craindre des lèvres gonflées ou un arrière-goût étranger, c’est un plaisir !

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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