Carnets de Voyage

Publié le 3 octobre 2016 | par Pascal Harder

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Équateur : la réaction citoyenne après le tremblement de terre, exemple d’une initiative étudiante

Le 16 avril 2016, la côte équatorienne fut frappée par un séisme, laissant derrière la poussière qui retombe des maisons et des existences écrasées, fissurées. Ce n’est pas la première fois que le pays est frappé par une catastrophe de ce genre, c’est inscrit dans son histoire de pays placé à la jonction de plaques tectoniques. Les secours se mettent en place, une aide internationale est organisée, on compte les morts, les blessés et les disparus alors que les premiers évoquent déjà la reconstruction, le besoin de résilience alors que les dégâts sont évalués à 5% du PIB…  Aujourd’hui plusieurs mois se sont écoulés depuis l’évènement et notre attention s’est portée sur d’autres moments terribles. Pourtant chacun sait que le problème n’est pas réglé pour autant en Equateur, que les maisons ne se sont pas reconstruites en quelques semaines, qu’il manque encore routes et réseaux d’énergie ou communication, que l’économie locale est moribonde. Il y a un peu partout des gens qui se mobilisent pour apporter leur aide à ceux qui vivent encore dans les zones dévastées, pour reconstruire là bas des lieux de vie qui dépassent le traumatisme. C’est une de ces initiatives de solidarité que m’a présenté mon ami Cyril de l’université. Lui est en stage à Quito, capitale de l’Equateur, à l’université de sciences sociales FLACSO. Et il fait partie du groupe de solidarité de l’université et s’est investi dans l’apport d’aides diverses dès les premières heures. C’est par son témoignage que j’ai pu en apprendre plus sur une de ces initiatives de solidarités, ici dans le milieu de l’université.

Il est intéressant pour nous de nous pencher sur ce type d’initiative. Justement parce qu’elle intervient dans un cadre différent de celui de grandes organisations étatiques et ONG, contredisant les mauvaises langues qui considèrent l’université comme une tour d’ivoire éloignée de la réalité du terrain. C’est la participation d’un groupe d’individus à un effort général de manière autonome, une prise d’initiative entière qui n’attend pas une invitation des structures de l’Etat, bien occupées à gérer cette catastrophe. En gros, un groupe de solidarité à l’université FLACSO ou à n’importe quel autre endroit est un acte de citoyenneté assumée, qui peut nous aider à questionner notre propre rapport à l’initiative. En suivant Cyril, on découvre la puissance d’action d’un groupe de gens tout comme les écueils qui se révèlent peu à peu. Ce groupe de solidarité est certes temporaire. Tôt ou tard il sera dissout, quand il n’y aura plus assez de monde ou quand il jugera sa mission accomplie. D’ici là, les gens de l’université peuvent se rendre utiles à leur manière, avec leurs capacités et savoirs.

À la suite de l’évènement, les secours se sont mis en place dans les zones sinistrées. Mais en priorité dans les villes, laissant des régions entières sans aide pendant des jours. Peu à peu l’aide s’est étendue, mais en même temps l’attention médiatique se concentrait déjà sur d’autres sujets et l’aide internationale a commencé à se réduire. D’où une certaine responsabilité des médias dans ce genre de situation, qu’il conviendrait de questionner… Mais passons. L’action du groupe de solidarité prend place sur deux niveaux : l’action de soutien technique et l’action de terrain.

Le soutien technique a été organisé dans les premiers jours suivants le tremblement de terre. Comme des milliers d’autres personnes dans le monde, la FLACSO s’est jointe à la cartographie de la zone sinistrée par l’organisation d’un évènement de cartographie participative : le Mapathon FLACSO. Une trentaine de personnes se sont retrouvées pour être sensibilisées aux outils cartographiques mis en place pour l’occasion. L’objectif de ce genre de moment est d’apporter une contribution à l’effort de cartographie grâce à des logiciels informatiques et des photos satellites pour élaborer une vision précise des lieux affectés. L’avantage de ces moments, c’est que ça peut être fait à n’importe quel endroit disposant d’un ordinateur. Ce travail vise à créer et partager auprès des autorités locales une information cartographique détaillée des zones avant et après le tremblement de terre. Dans le jargon des géographes, c’est ce qu’on appelle un outil d’aide à la décision, car il permet de constater les dégâts et de cibler les actions prioritaires. Le travail a été poursuivi quelques temps de manière hebdomadaire à l’université par les « Martes de Mapeo ». Ce travail s’ajoute aux nombreuses applications pour smartphones élaborées dans la foulée et inspirée des situations vécues à Haïti, qui permettent par exemple de géolocaliser les besoins grâce à une utilisation participative des réseaux sociaux.

Quant à l’action de terrain, elle s’élabore autour d’une problématique particulière : des campements sont montés par l’Etat afin de pouvoir accueillir les plus de 30 000 personnes sans abris. Il s’agit de véritables petites villes en toile, où s’entassent 5 à 6 personnes dans des tentes diablement petites. C’est là que se situe le premier problème : les personnes logées dans ces campements sont principalement des personnes des classes moyennes. Les classes supérieures ayant plus de solutions de repli, elles se débrouillent sans cette aide officielle-là, tandis que les classes populaires restent dans leurs quartiers qu’ils refusent de quitter. La raison est simple : leurs terrains ayant de fortes chances d’être classés en zones dangereuses après le séisme, ils n’auront plus le droit d’y rester. Craignant d’être dépossédés, ils préfèrent rester dans les ruines pour ne pas perdre leur terrain en étant absents. Se montent ainsi des campements secondaires un peu partout, sans aide officielle, qui n’ont rien en commun avec les grands campements de l’Etat aux petits airs de camping. C’est là qu’apparait le deuxième acteur fondamental de la situation, prenant en charge ces campements sauvages et y organisant l’aide : l’Eglise. Rappelons la place prépondérante de la religion dans les cultures Sud-Américaines, disposant de structures établies et de réseaux importants. Le groupe de solidarité de la FLACSO a décidé de se pencher plutôt sur ces campements secondaires qui ont des besoins plus importants que les campements officiels, plus particulièrement ceux des zones qui ne sont pas sous le feu médiatique et qui sont donc moins vite pris en charge. C’est donc sur la Bahia de Caraquez qu’ils ont concentré leurs efforts. Le 18 et 19 juin, Cyril s’est rendu sur place avec deux autres bénévoles pour une mission de reconnaissance. Il s’agissait pour eux d’aller évaluer les besoins des différentes zones, de rencontrer leurs partenaires de terrain, d’élaborer une cartographie des acteurs en vue d’organiser et cibler les futures actions de la FLACSO, ainsi que distribuer de sacs de vivres et de jouets constitués de dons des étudiants et d’associations/fondations démarchées… Il ont ainsi pu rencontrer le Père Bruno, qui est rapidement devenu l’homme fort de ces campements secondaires. C’est lui qui fait des mains et des pieds pour obtenir plus d’aide pour les campements secondaires, s’appuyant sur ses réseaux. De même, les étudiants ont pu découvrir une « auberge », un des campements secondaires les mieux organisés de la ville. Entièrement gérée de manière autarcique, on pourrait le considérer comme une expérience anarchique in vivo réussie.

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Le deuxième problème, c’est la manière dont se développe la situation dans les zones touchées. L’aide arrive à présent à peu près partout, avec plus ou moins de régularité mais toujours de manière insuffisante. En se rendant sur place, Cyril a pu observer la disparition de tout dynamisme économique. En effet, comment travailler quand les bureaux, atelier, usines, halls de marchés, routes sont hors d’usage ?  Lors de la présentation de son excursion à la Bahia de Caraquez aux autres membres du groupe de solidarité, il explique le développement d’une culture de l’assistanat dans cette zone. Les aides du gouvernement et des autres organisations mettent la population sous perfusion, n’encourageant pas vraiment la prise d’initiatives de ce côté-là. Sans parler de l’inexistence de toute reconstruction. Des familles entières sont donc soumises à une inactivité forcée tout en étant approvisionnées par les aides. Ce que critique Cyril, ce n’est pas que les habitants ne travaillent pas, mais le fait que les mettre sous perfusion ralenti voire empêche le dynamisme social et économique de se reconstruire, fondement du territoire. Un peu comme relancer un moteur diesel qui n’a pas fonctionné depuis longtemps… La lenteur des administrations en matière de reconstruction est pointée du doigt : des familles ne savent pas encore si elles doivent se relancer dans la reconstruction de leur maison (avec quoi ?!) car elle peut être classée comme étant dans une zone désormais inconstructible, des réseaux d’énergie et de communications sont encore défaillants avec les conséquences que l’on imagine, l’action entre les acteurs n’est pas structurée, chacun faisant un peu ce qu’il veut… Cyril nous cite l’exemple du maire de la localité, qui s’est totalement effacé alors que la population avait besoin de lui. Ou encore de ces fonctionnaires de toutes spécialités confondues que l’Etat a envoyés en grande pompe dans les zones sinistrées sans aucune formation. Voilà comment se retrouver dans des endroits sans eau courante ni électricité avec encore plus de personnes, qui ne savent pas quoi faire et qui ne sont que rarement rompues aux conditions post-catastrophes. Aujourd’hui encore la faillite des pouvoirs publics est criante, et la défiance des habitants à leur égard s’en ressentira encore dans de nombreuses années.

Alors face à ces choses-là, le groupe de solidarité élabore plusieurs réflexions. Est-ce que l’université devrait être cet acteur qui coordonne et fait la médiation avec les autres, faisant reposer sa légitimité sur son expertise et son objectivité ? Ne devrait-elle pas par son expérience aider à identifier les priorités et les problèmes lors de plus fréquentes visites de terrain afin de faciliter la tâche des autorités ? Comment doit-elle se positionner dans les jeux d’acteurs locaux qui parfois s’affrontent au risque d’être contre-productives ? Car oui, des rivalités s’élaborent sur des histoires qui n’ont rien à voir avec le séisme, mais qui préoccupe parfois tant les acteurs de terrain qu’ils quittent la table des organisations. Peut-elle élaborer des inventaires des besoins efficaces pour optimiser les distributions ?

Voilà. Le décor en planté, vous voyez à peu près comment s’organise l’action de ce groupe de solidarité. L’ennui, c’est que si en avril ils étaient près de quarante volontaires enthousiastes et prêts à aller sur le terrain, ils n’étaient lors de ma visite plus que sept. Motivés certes, mais empêtrés dans de longues réunions. Depuis le temps qu’il suit ces réunions et qu’il agit, Cyril a pu prendre un peu de recul sur ces élans de solidarité. Au-delà de la fonte des effectifs propre au temps qui passe, c’est l’action de fondations et associations qu’il questionne. Si elles contribuent à l’effort de solidarité en envoyant nombre de sacs de jouet, vivres et articles de première nécessité, les volontaires sur zone passent autant de temps à les distribuer (notons bien que les bleus sont pour les garçons et les roses pour le filles) qu’à se prendre en photo avec les personnes qui les reçoivent. Car il faut bien prouver que des sacs entiers de poupées et de voiturettes ont été distribués et non pas revendus discrètement ailleurs. Alors on se prend en photo, pouce levé et grand sourire, en tenant dans ses bras un gamin avec son sac bleu. Et gare s’il n’y a pas de photos, que la fondation pourra fièrement afficher sur la page d’accueil de son site internet. Je crois que c’est ce qui a mis mon ami le plus dans l’embarras. Difficile pour lui de poser avec des enfants ou des familles dont il faut montrer la gratitude avant de les aider plus concrètement. Le choc des priorités ? « La catastrophe c’est l’occasion de faire une bonne pub à l’entreprise ou à l’Etat. Je ne critique pas le fait que des acteurs privés ou publics cherchent à apporter leur aide. Ce qui me dérange c’est plutôt les intentions cachées qui peuvent exister derrière cet élan de générosité » explique t-il. Mais pour lui il y a un problème plus fondamental : les deux familles de volontaires. Je m’explique.

« 1. Il y a le volontaire-boulet, c’est le type qui part sur le terrain avec toute la bonne volonté du monde mais sans aucune préparation physique et/ou psychologique préliminaire (il faut voir la grande responsabilité des autorités qui envoient les volontaires dans cette affaire). Résultat des courses, le volontaire est sous état de choc. Il devient une personne de plus à prendre en charge sur place.

2. Et il y a le volontaire-touriste, c’est celui qui part sur le terrain pour se faire voir ou pour vivre une expérience unique dans le malheur des gens. Armé d’un appareil photo, il diffuse ensuite ses exploits sur les réseaux sociaux pour montrer au monde la valeur de sa personne. »

Lui-même se reconnait dans ces deux familles : « juste après l’évènement, j’ai d’abord fait partie de cette grande masse de volontaires qui voulaient à tout prix partir sur le terrain pour aider concrètement les secours. Mais face au manque d’organisation et de préparation des autorités chargées de gérer les volontaires, je me suis ravisé. Puis, deux mois après le séisme, lorsque les élans de solidarité ont connu une chute vertigineuse, je suis enfin parti sur le terrain… Avec le sentiment d’être à la fois perçu comme un héros, mais aussi comme une sorte de touriste… »

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Quant à moi, c’est en entendant la méfiance de ces gens dans leurs fauteuils envers ces familles qui ont tout perdu que mon poil s’est hérissé : « vous comprenez, il faut mieux contrôler les distributions parce que des familles envoient plusieurs membres venir chercher des colis alimentaires, et ensuite ils revendent le surplus pour se faire de l’argent » explique t-on doctement. Vous m’en direz tant. Si j’ai apprécié les efforts faits par ces citoyens investis, j’ai eu du mal avec cette volonté de garder les rescapés dans une situation de dépendance et surveillée. Ça fait un peu « le colon et le bon sauvage » auquel il faut montrer la voie qu’il n’est pas capable de suivre tout seul. Notons aussi que l’unique professeur que j’ai vu à la réunion gardait sa position de supérieur hiérarchique qui ne semblait pas vraiment nécessaire dans ce cadre-là.

Encore beaucoup à faire

Au final je dois avouer que l’initiative est en perte de vitesse, mais reste tout à fait fonctionnelle. Critiquable certes, mais au vu des résultats sur le terrain et des outils de soutien technique qu’elle contribue à élaborer, elle garde toute sa valeur. Elle associe les savoir-faire universitaires à une application concrète de ce qui devrait presque être considéré comme un devoir citoyen. Sur le terrain, c’est encore un sacré désordre, tant dans les rues que dans les organisations. Même si chacune fait ce qui lui parait juste, une organisation réelle s’impose pour permettre une action conjointe qui ne s’est que trop faite attendre. Le groupe de solidarité de la FLACSO, plutôt que de prendre les commandes à distance, pourrait tout aussi bien poursuivre son rôle de fabricant de ressources et d’outils au profit des autorités et des organisations présentes sur place afin de permettre une poursuite de l’effort sur le long terme efficace. Je vais terminer sur quelques réflexions partagées par mon ami, permettant d’ouvrir un questionnement sur cette thématique. Il a par exemple été frappé par le manque de coordination et d’organisation des secours à la suite de la catastrophe alors que le pays vit sous le danger permanent d’un séisme ou d’une éruption volcanique. Comment se fait-il que la capacité de réaction ne soit pas plus efficace ? Le peut-elle vraiment ? De même, il considère qu’une réflexion sur l’aide humanitaire en elle-même doit être menée : ne créé-t-elle pas une plus grande dépendance des habitants ? Ou comment faire pour qu’elle soit plus un outil pour aider les populations à surmonter elles-mêmes le désastre plutôt que de les mettre sous perfusion ? Haïti est un échec cuisant en la matière… Bref, vous avez jusqu’à la prochaine catastrophe pour réfléchir et apprendre des écueils et innovations de celle-ci. Car il y a du travail pour les citoyens.


À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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