Carnets de Voyage

Publié le 31 octobre 2016 | par Pascal Harder

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Taganga : sa mer, ses drogues, ses élections annulées

On m’avait déjà parlé de ce droit spécifique dont dispose le peuple colombien, mais je n’avais pas de plan précis pour approcher la question une fois sur place. C’est que ces messieurs dames ont un droit dont certains chez nous n’osent même pas rêver et dont les détracteurs ne ratent pas une critique tellement il représenterait un chamboulement de la vie publique : la reconnaissance du vote blanc. Attention, un vote blanc bien différent de celui que nous connaissons en France. Il ne s’agit pas de compter gentiment le nombre de votes blancs et de votes nuls, mais de les prendre en compte dans le décompte final. Autant dire que cette application pratique éveillait mon intérêt ! Et c’est par hasard, au fond d’une grotte, que j’ai rencontré Maria-Fernanda et Jaime, qui travaillent tous deux à l’office de contrôle électoral à Bogotá. Ce sont eux qui m’ont introduit à cette particularité démocratique, ses règles et surtout ses expériences concrètes. Ils m’ont donc parlé de Taganga.

Mais avant de me plonger dans le récit de ce cas concret, retraçons l’histoire de ce droit. En somme, les élections ont pour but de permettre aux citoyens de désigner parmi les candidats celui ou ceux qui leur inspire le plus confiance pour la gestion des affaires publiques. Jusque là tout va bien. Mais encore faut-il que ces candidats leur plaisent, ce qui est bien plus délicat. Alors en Colombie, le vote blanc fait office de soupape de sécurité et de moyen démocratique de rejet de candidats plutôt que par la violence. C’est-à-dire que les électeurs ont le droit de refuser les élections s’ils jugent que les candidats sont irrecevables. Naturellement, la première réaction serait d’émettre des réserves quant à l’instabilité d’un pays où ces capricieux citoyens pourraient refuser une élection après l’autre. Il y a deux réponses en la matière : le Pérou qui reporte une élection avec de nouveaux candidats et programmes si 66% des bulletins sont blancs et/ou nuls, et la Colombie où une majorité simple suffit à faire reporter le scrutin. Par exemple, si un candidat A reçoit 25% des votes, le candidat B 35% et que les votes blancs s’élèvent à 40%, l’élection est reportée. Certes, le report d’un scrutin représente une charge financière. Mais comme le dit si joliment Maria-Fernanda : « c’est le prix de la démocratie ».

Pour nous autres, à un océan de la Colombie, cette initiative a de quoi faire rêver. Premièrement parce qu’elle traduit sur le terrain les théories dont nous ne pouvons que parler. Deuxièmement parce que dans ce pays les scrutins reportés ne se multiplient pas comme des petits pains, montrant que ce n’est pas si utopique que cela. Troisièmement, vu le désengagement face à la vie publique et le manque d’enthousiasme pour les élections de 2017, la Colombie peut être une bonne source d’inspiration pour questionner notre manière de vivre la démocratie.

Les élections se succèdent et rien ne change

Revenons à Taganga dont m’avaient parlé mes camarades. Selon eux, c’était un des meilleurs exemples pour ma recherche (et un des seuls aussi). De leur point de vue, ce petit village clignotait à chaque nouveau scrutin et constituait presque un cas d’école. Pour ma part, je ne pouvais espérer terrain d’étude plus agréable : Taganga est un village de 4.000 âmes logé au bout d’une baie de la mer des Caraïbes. Dans les années 1980, ce bourg de pêcheurs est devenu le repère des voyageurs et routards, développant un nombre impressionnant d’auberges de jeunesse, restos, boutiques de plongée etc… Ce changement a fait émerger une classe moyenne nouvelle et a laissé sur le carreau ceux qui ne pouvaient accueillir de touristes. Ces derniers ont fait leur affaire en se mettant à vendre d’autres spécialités colombiennes allant des feuilles magiques à la poudre blanche et les cachets planants. Quinze ans plus tard on vient à Taganga autant pour les plongées que pour la défonce. Sachant qu’avec le trafic de drogues vient aussi une nouvelle forme de violence qui n’arrange rien à la vie et la réputation du village. Voilà à quoi ressemble cet endroit du point de vue du touriste de passage. Mais pour un habitant le tableau est fondamentalement différent. C’est Jessica, serveuse de jour et agent de sécurité la nuit qui m’a introduit aux secrets locaux. Selon elle, la drogue est un effet secondaire du tourisme et les deux ont perdu en intensité ces derniers temps. « Le vrai problème pour les gens d’ici, c’est l’état des routes » explique-t-elle. En effet, pas besoin d’être ingénieur civil pour voir que tout est à faire. Pas juste poussiéreux. Ce sont des pistes cabossées qui servent de rues. Mais pire encore, l’eau. C’est là le véritable nerf de la guerre à Taganga : il n’y a pas d’adduction d’eau courante, même si l’imposante ville de Santa Marta n’est qu’à trois kilomètres derrière le col et qu’elle en constitue un arrondissement. Tout le monde doit faire remplir sa cuve située sous la maison par camion-citerne et acheter l’eau potable à des entreprises spécialisées constituant la troisième forme de classe moyenne dans le village. Notons que pour attirer les touristes et défaire la concurrence, ils sont de plus en plus nombreux à proposer piscines et jacuzzis. Résultat des courses, l’eau a un coût trois fois supérieur à la moyenne nationale, accroissant le coût de la vie et les inégalités et permettant de faire la jonction avec la thématique qui m’a emmené jusque dans un centre social pour femmes où elles peuvent recevoir des denrées alimentaires.

Vote blanc, vote rebelle

C’est là que s’organise la résistance, autour de Julia. Petite, la cinquantaine mais paraissant bien plus, dynamique, elle est assise sur sa chaise en plastique comme une reine sur un trône, sous le souffle rafraichissant du ventilateur. C’est elle qui a insufflé la dynamique du vote blanc auprès des femmes, dont l’autorité dans les foyers est incontestée. Énervée par les candidats successifs qui promettaient de l’eau courante et gratuite pendant les campagnes mais dont on n’entendait plus parler une fois élus, Julia s’est mise à mobiliser les autres femmes pour ne plus soutenir les élections. Son idéal, c’est de ne pas aller voter. Mais pour ceux qui se sentent investis d’un rôle citoyen elle conseille de voter blanc. Cela dans l’objectif de faire reporter tellement de scrutins que Taganga fasse tâche sur la carte électorale et force les autorités à régler le problème de l’eau courante. Cette mobilisation ajoutée à la perte de confiance générale en la classe politique n’a pas encore permis de report de scrutin, pour la simple et bonne raison qu’ils ne constituent qu’un arrondissement de la ville de Santa Marta. Mais ils handicapent pas mal leur déroulement et clignotent jusqu’à Bogotá. Pourtant personne ne semble disposé à organiser une adduction d’eau… Pour Jessica, ce genre d’action ne coûte pas grand-chose, mais elle n’y croit pas beaucoup. Donc elle ne vote plus, mais ne pense pas voter de nouveau non plus si la situation s’améliorait. À moins qu’un candidat sorte du lot, elle décroche progressivement du haut de ses 22 ans.

Je dois avouer ma surprise lorsque j’ai débarqué à Taganga et que j’y ai senti ces deux ambiances complètement différentes et déconnectées : le tourisme saturé et consumériste et le militantisme provoquant. Je ne m’attendais pas non plus à cette utilisation du vote blanc, qui est passé du droit au moyen de pression désespéré contre l’autorité, une manière d’attirer l’attention sur la qualité de vie des habitants plutôt que sur celui des touristes chouchoutés. Pour la première fois, ma représentation du vote a été battue en brèche par des arguments résolument différents. Déjà le vote blanc n’avait pas du tout la même image de vote mou et un peu passif comme il peut l’avoir en France, mais une prise de position citoyenne et éclairée, comme un regard  construit sur les candidats et leur rejet réfléchi. C’est un peu l’avis de Juan chez qui je logeais : « on peut bien rejeter les candidats, mais on n’a jamais l’assurance que les prochains soient vraiment meilleurs. Ni que la majorité de votes blancs soit atteinte une deuxième fois ». Et là… Ma représentation de l’abstention a aussi subi les coups de boutoir colombien : rien à voir avec la paresse ou le simple rejet de la vie politique, mais une épine dans le corps électoral qui se fait symptôme de quelque chose.  Alors que chez nous le vote blanc est parfois vu comme une réponse à l’abstentionnisme, j’ai pu voir que ce n’était pas le cas là où ils en avaient le droit. Et pour ne rien arranger, voilà qu’on m’a présenté la non-participation comme le meilleur moyen de faire changer les choses. Une vision surprenante mais à laquelle Julia et les autres croient dur comme fer.

Au final j’ai découvert à Taganga autre chose que ce j’étais allé chercher, pas plus mal pour autant. J’y ai ressenti la force d’une lutte de long terme, réfléchie et déterminée. Mais comme les autres Colombiens que j’ai rencontrés, ceux-là non plus ne voyaient pas dans leur droit de vote blanc ce pouvoir qui moi m’intéressait tant. Certains ne comprenaient pas pourquoi ça pouvait me fasciner, ni pourquoi c’était si original. Si pour moi l’initiative reste fondamentale dans son aspect de droit démocratique et dans son application à Taganga pour l’alimentation de nos réflexions sur la citoyenneté et le rapport à la démocratie, c’est à Juan que je donne le mot de la fin : « peut-être que quand ça a été mis en place, c’était une vraie révolution. Et qu’aujourd’hui on s’est habitué. » Un peu comme le droit de vote tout court…

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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