Carnets de Voyage

Publié le 7 octobre 2016 | par Pascal Harder

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Vivre mieux et vivre bien, l’Equateur veut donner l’exemple

où Pascal part au culot, frappé à la porte du « Ministère du Bien-vivre » à Quito, Equateur.

L’objectif n’est plus de vivre mieux, mais de vivre bien. Ceci pour expliquer le choix de l’appellation. En effet, la constitution vise en substance à abandonner l’accumulation de richesses comme source du bonheur pour sortir du mécontentement permanent et commencer à prendre conscience de ce qui est déjà disponible.

En préparant mon voyage en Amérique, j’ai toujours eu un œil qui louchait vers le Bouthan et son initiative de replacer la mesure du PIB par le BNB (Bonheur National Brut). Pour ceux qui ne savent pas trop placer ce petit pays sur la carte du monde, on conseille une carte de l’Asie. Pas vraiment dans le coin des Amériques donc. C’est en en discutant avec Domitille que j’entends parler pour la première fois du ministère du bien-vivre équatorien. C’est voté, Quito se transforme en étape immanquable de mon voyage. Et vu que comme partout ailleurs en Amérique du Sud personne ne répond à mes mails, c’est comme une fleur que je compte me présenter à l’accueil du fameux ministère.

Mais avant d’en arriver là, j’ai demandé à un peu tout le monde que je rencontrais sur les routes du pays ce qu’ils savaient et pensaient de ce ministère. C’est que leur site internet n’est pas très explicatif, ni très accessible aux néophytes en langage bureaucratique espagnol comme moi. Mon premier constat c’est que personne ne sait concrètement ce que c’est. Pour Mauro, chauffeur de taxi à Quito en rogne contre le gouvernement, c’est un ramassis de fonctionnaires grassement payés à expérimenter le bien-vivre en ne travaillant que la moitié de la journée. Selon lui, c’est juste un carton pour les pontes du gouvernement pour planquer leurs amis à l’abri du besoin aux frais d’honnêtes travailleurs comme lui. Je suis resté un peu sceptique quant à cette version. Jorge est un retraité avec qui j’ai discuté dans la rue au hasard d’une rencontre. Lui aussi critique envers le gouvernement, râleur permanent, il a longtemps été engagé dans la vie politique de sa ville natale d’Alausi dans le Sud et a dit qu’il voulait bien savoir comment on pouvait mesurer le bien-vivre des gens. Il y aurait des sujets bien plus importants à gérer avant de penser à ce genre de choses explique-t-il. Ce ne serait qu’une pirouette politicienne pour dire que le pays va bien et ainsi détourner l’attention de l’inquiétante situation économique. Peut-être. En tout cas c’est Isidro de la PACAT d’Ambato qui me semblait d’instinct le plus proche de ce que pouvait être la réalité : cette structure aurait pour mission de coordonner les autres ministères sur des projets précis en vue d’améliorer la qualité de vie des habitants et de déterminer les priorités en la matière. Il devenait de plus en plus clair que les « citoyens de base » n’en avaient soit jamais entendu parler, soit pas la moindre idée. Un indice révélateur…

Arrivé à Quito, je me suis mis à la recherche des bureaux de ce qui s’est montré être un secrétariat d’Etat plus qu’un ministère. Le détail est d’importance parce qu’en Equateur il s’agit d’une structure plus malléable que le protocolaire ministère. Si vous aussi l’aventure vous tente, sachez que l’adresse indiquée sur le site n’est pas la bonne et qu’il vous faut aller à l’autre bout de la ville, à l’ancien aéroport de Quito. Intrigant, ce service d’Etat si difficile à trouver. Un taxi et un autre avis sans fondements de plus au compteur et j’entre dans le précieux secrétariat. Enfin, j’entre par la petite porte vitrée qui donne sur une table au bout d’un couloir blanc, qui donne plus l’impression d’une entrée de sanitaires de centre commercial que d’un bureau officiel. Le tout revêt une allure plus officielle avec les marches de marbre qui partent dans un coin et une belle citation marquée sur le mur. À l’étage (le seul et unique), des open-space occupés par des jeunes en veston, tailleur et talons-aiguilles dans un calme absolu. Le contraste avec l’aéroport désolé est l’entrée morne est tel qu’on a l’impression de rentrer dans une de ces salles de commandes des films d’espionnage. Je suis reçu dans une salle de réunion qui pourrait être celle d’une entreprise qui se veut jeune et innovante : petites chaises de bureau aux couleurs acidulées, fat-boy dans un coin, des murs effaçables qui tiennent lieu du traditionnel tableau, quelques dessins d’enfants… Voilà pour l’ambiance. Dans les faits, le secrétariat d’Etat n’a rien à voir avec les fantasmes des Equatoriens rencontrés. Pendant deux bonnes heures, on m’explique le fonctionnement de cette structure hors du commun.

Afin de bien comprendre cette initiative, il faut rappeler qu’en 2008 l’Equateur a adopté une nouvelle constitution qui ambitionne un changement de paradigme pour toute la population du pays. L’objectif n’est plus de vivre mieux, mais de vivre bien. Ceci pour expliquer le choix de l’appellation. En effet, la constitution vise en substance à abandonner l’accumulation de richesses comme source du bonheur pour sortir du mécontentement permanent et commencer à prendre conscience de ce qui est déjà disponible. Cela s’aligne évidemment sur la volonté de réduire une consommation épuisant les ressources et forçant le pays à importer des biens. Une forme de sobriété ? Ces belles paroles ont été mises en application par le programme « Primero Ecuador » encourageant à consommer en priorité des biens équatoriens avant d’acheter des biens importés. Et puisque les importantes campagnes d’incitation ne suffisent pas et qu’il n’y a pas de petits profits, les produits importés sont taxés si lourdement qu’ils en deviennent presque des produits de luxe. Une illustration de ce protectionnisme au service de la bonne cause ? Le whisky. Prenez une bouteille que vous buviez dans vos soirées de jeunesse, vendues une vingtaine d’euros en France. Facilement 50US$ en Equateur. Et oui, c’est irlandais ou écossais en général. Voilà comment par les ambitions d’une constitution l’Equateur est devenu un producteur de whisky… Mais revenons au bien-vivre. Si le programme est une application de la constitution, il est bien plus difficile de l’appliquer dans les autres formes de politiques publiques. C’est là qu’intervient le secrétariat d’Etat : en servant de think-tank pour les autres ministères pour traduire dans l’action publique les lignes directives de la constitution. Il fait office de filtre traducteur entre les intellectuels de la constitution et les techniciens de terrain. Sans cela, nul doute que les objectifs resteraient au placard, bien trop déconnectés de la réalité de terrain. De même, la mission du secrétariat est d’établir une réflexion quant à ce qu’est le bien-vivre, notion en construction permanente et qui alimente les pensées des autres ministères. Pour ceux qui ne sont pas dans les ministères, les employés développent des petits reportages explicatifs qui résument la démarche et les nombreuses visites effectuées par Freddy Ehlers, le responsable du secrétariat. Il y a toute une chaine youtube. Mais un millier de vues par vidéo en moyenne. Cela montre bien qu’il ne s’agit pas d’un service public direct pour les citoyens, mais bien d’un centre de ressources au profit des autres structures de l’Etat équatorien. Je comprends mieux pourquoi personne ne pouvait m’expliquer ce que c’est.

Je suis sorti de cet entretien avec une image résolument nouvelle en tête. Ces bureaux mêlant le chic ministériel à l’espoir d’innovation des jeunes de l’entreprise, perdus au fin fond d’un aéroport désaffecté, étaient d’une importance capitale pour le gouvernement.  Alors voilà une vingtaine de personnes dotées d’un budget annuel dépassant à peine le million de dollars qui forment un engrenage clef pour l’efficacité de la nouvelle constitution. En deux heures sa pertinence m’a sauté aux yeux : un outil pour les fonctionnaires qui sert seulement indirectement les citoyens. Du fait de mes études, j’ai trouvé ça formidable. Malheureusement leurs efforts pour faire connaitre la démarche et ses résultats (ils veulent bien entendu servir de modèle aux autres gouvernements du monde en la matière) ne portent pas encore suffisamment de fruits. Et les adversaires politiques ne ratent pas une occasion pour faire feu sur ce secrétariat qui ne sert selon eux à rien. Étrange que ce soient les mêmes personnes qui veulent retirer les éléments relatifs aux changements de consommation de la constitution… Mais dans les couloirs de l’aéroport, on ne s’en inquiète pas. Ce secrétariat représente une part si infime du budget annuel de l’Etat qu’il est presque ridicule de s’acharner dessus à un tel point. Et puis il a toujours été convenu qu’il ne serait pas éternel, mais destiné à faciliter la transition d’un paradigme à l’autre.

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La réflexion équatorienne est intéressante en différents points. Tout d’abord l’idée de constituer une entité entièrement dédiée à une thématique comme le bien-vivre au sein de l’appareil d’Etat mérite l’attention. Dans ce cas, nous avons avec ce secrétariat à durée déterminée la preuve qu’elle n’a pas besoin d’être énorme pour fonctionner. Ensuite la réflexion même de vivre autrement portée à une telle échelle. On s’occupe bien de l’économie numérique, alors pourquoi pas de cette question largement émergente ?  Enfin parce qu’une telle structure peut orienter son action dans toutes les directions. J’en prendrai pour exemple un des projets importants auquel le secrétariat a contribué : constatant la chute inquiétante de la qualité de l’alimentation des Equatoriens, l’idée a été lancée d’étiqueter chaque produit quand à sa nocivité. Mais moins discrètement que les gentils pourcentages cachés dans un coin comme chez nous. En Equateur, ce sont de grosses zones de chaque emballage alimentaire qui indiquent en blanc (absence), vert (faible), jaune (moyenne) et rouge (importante) la présence de sucres, graisses et sel. C’est facile à comprendre, très visible, et dans mon cas particulièrement efficace. Je ne pouvais plus même regarder l’emballage de ma barre chocolatée sans gâcher mon plaisir.

En conclusion, il est vrai que pour nous l’intérêt de cette initiative est avant tout d’ordre réflexif. Notre constitution a largement eu le temps de se mettre en place, et ce bien avant la naissance d’un certain nombre d’entre nous. Mais imaginez si on en changeait… 

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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