Carnets de Voyage

Publié le 9 janvier 2017 | par Pascal Harder

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Medellin : mettre les ados en tôle pour leur apprendre à vivre

Pour conclure mes explorations dans le Sud de l’Amérique, j’avais marqué d’une croix la ville de Medellin, ville colombienne connue pour son trafic de drogues, le cartel de Pablo Escobar et pour avoir culminé pendant des années à la première place des villes les plus dangereuses du monde. De nos jours la situation s’est nettement améliorée, du moins assez pour que l’on puisse s’y rendre sans crainte. C’est en grande partie grâce à l’ambitieux programme d’inclusion sociale lancé il y a une quinzaine d’années par le maire : des services publics réaffirmés et présents dans les quartiers les plus pauvres, désenclavement des zones de forte criminalité par un réseau de téléphérique urbain… Et cette politique publique poursuit encore aujourd’hui sa course car la bataille n’est pas gagnée pour autant. Pour ma part j’avais entendu parler d’un programme de la mairie du nom de « delinquir no paga » (« le crime ne paie pas ») dans un reportage de « Un œil sur la planète ». Il s’agit en fait du volet éducation du programme d’inclusion sociale, qui vise à donner aux adolescents un aperçu de l’univers carcéral afin de les dissuader de céder à l’argent facile de la drogue et de la violence.

Arrivé à Medellin et après diverses péripéties avec l’administration, je me retrouve enfin assis en face d’Andres, le responsable du programme « Delinquir no paga ». Il s’en occupe depuis sa mise en place il y a maintenant onze ans et a vu grandir le bébé. Son équipe est constituée d’une trentaine de personnes, dont onze facilitateurs (des anciens détenus) qui fonctionnent en binômes avec onze psychologues. Sur demande des professeurs ou directeurs d’écoles, ils animent un cycle d’ateliers avec les jeunes de l’âge de nos collégiens. L’objectif est de contrecarrer la représentation dévaluée de la prison et de la violence que portent les dealers, avec cet appât du gain facile, en montrant ce qu’est la prison. En général, quand je suis à ce stade de ma présentation, mes interlocuteurs prennent un air outré et affirment avec force que c’est une mauvaise approche que de dire aux jeunes « regarde, si tu n’es pas sage voilà ce qui va t’arriver ! » Ou encore que la prison n’est pas une solution, qu’elle ne fait qu’empirer les choses. C’est un point de vue que j’ai pu retrouver de part et d’autre de l’Atlantique. Mais ne jugez ni trop vite ni trop sévèrement.

Pour comprendre la problématique d’une ville Medellin, vous devez vous imaginer un ado, disons de 15 ans, au collège, qui se retrouve confronté au choix de continuer encore un peu dans son cursus scolaire ou de penser sérieusement à la manière de gagner sa vie. Là un type se pointe et lui fait miroiter une existence plus facile qu’avec un travail « classique ». Un peu dangereux parfois, mais qui n’a pas le goût du risque ? Et puis au début il ne s’agit que de porter des colis d’un endroit à un autre sans le perdre. Au cas où on lui donnera une arme pour qu’il puisse se défendre (précisons ici qu’un couteau suisse est déjà considéré comme une arme prohibée). Au pire il devra aller un peu en prison si ça se passe mal, mais ce n’est jamais longtemps. Et on lui fera rentrer des trucs. Ce n’est pas terrible comme endroit, il y a toujours quelques amis qui veilleront sur lui. Et puis qu’est-ce que tout ça face au respect qu’il aura, la fierté d’être un « homme », un « dur » ? Caricatural ? Peut être. Mais il suffit qu’un seul tombe dans le panneau pour que la guerre se poursuive.

Andres m’a bien fourni toutes les explications sur le programme, mais il m’a aussi permis d’en suivre les deux principales étapes. Je prends donc le parti de vous narrer cette expérience pédagogique de mon point de vue. La première, c’est cet atelier où le facilitateur vient à l’école pour faire part de son témoignage. Souvenez-vous, ce sont d’anciens détenus, comme Osiris ce jour-là, un «chanceux» qui n’a fait«que» cinq ans de prison… Vient ensuite une présentation des crimes qui donnent droit à un aller en prison et le tarif correspondant en années. Les jeunes rigolent, mi-sérieux, mi-surpris. Parce-que les peines sont lourdes. Précisons qu’en Colombie, un crime commis à l’encontre d’un membre de la fonction publique (qu’il soit instituteur ou ministre, pas de différence) est puni encore plus sévèrement que contre une personne « normale ». Puis on nous diffuse des vidéos qui expliquent le quotidien en prison, afin de montrer aux jeunes, dans la discussion qui suit chaque extrait, les différences avec le quotidien d’une personne libre. Étonnement c’est la pauvreté des menus qui a causé le plus grand silence chez les jeunes. Toujours est-il que peu à peu, ils découvrent la privation de liberté par ceux qui sont passés par là et qui donnent un son de cloche bien différent du dealer… Et dans un coin, veille le ou la psychologue qui animera plus tard un autre atelier pour préparer la dernière grande étape.

Cette dernière étape, c’est l’immersion en prison. J’avais rendez vous un jeudi à la plus récente des quatre prisons de la ville, avec Andres et une classe qui participait au programme. On commence à se mettre dans l’ambiance en attendant avec les proches devant l’immense portail et les doubles clôtures surmontées de fil barbelé rasoir. Il n’y a rien autour et au loin résonnent des aboiements de chiens. Nous sommes une petite trentaine, facilitateur, psychologue et Andres compris. Celui-ci nous donne les consignes pour la matinée : on ne donne rien aux détenus (pas d’objets, pas de noms, pas d’adresses…), on ne répond pas aux cris et on n’accepte rien d’eux. Impérativement. Un à un nous passons le contrôle d’identité à l’entrée. Le passeport est le seul objet que j’ai pu emmener. Ni montre, ni bracelet, ni stylo, … On poursuit en file indienne sous un mirador aux vitres teintées jusqu’au deuxième contrôle. L’ordre de la file est alphabétique et non-négociable. Autour de nous il n’y a plus que des gardiens en treillis bleu et revolver à la ceinture. À ce deuxième contrôle on prend nos empruntes digitales, on passe les palpations et le détecteur de métaux puis la fouille des chaussures. Plus aucun collégien ne rigole, ni ne parle. Je me sens moi aussi raidir lors du contrôle anti-drogue quand le chien reste inhabituellement longtemps à me renifler. Aucun de nous n’est serein, les trois accompagnateurs du programme mis à part. Ils nous suivront toujours en retrait. De nouveau en file nous traversons une sorte de cour qui sépare le bâtiment principal des hommes, d’un autre plus petit. Pendant les trois minutes que dure le trajet nous découvrons que les aboiements n’étaient pas ceux de chiens, mais des détenus pendus aux barreaux qui essaient d’attirer notre attention, associés à une multitude d’insultes et d’injonctions des plus explicites envers la moitié féminine de notre groupe. Il y a bien quelques rires nerveux et l’un ou l’autre des collégiens qui tentent une blague pour détendre l’atmosphère, mais la tension est montée d’un cran. On n’en mène vraiment pas large… À l’entrée du petit bâtiment un garde nous confisque nos passeports et sépare les filles des garçons. On nous fait avancer plus vite, tout devient un peu confus. Il y a des types sans uniforme qui nous pressent lorsqu’on passe une porte. Où sont les autres ? Les accompagnateurs ? Il y a un garde dans le coin ? Donc ce sont des détenus eux, ou des gens du programme ? On avance encore. Par où ? Ah, par là. Plus vite. Mais où ? Cette porte ? Ok. Et bam ! La porte a claqué. Le verrou a été poussé d’un coup sec. Je suis où là ? Ah, je me souviens de ces quatre-là, ils sont de la classe. Et autour ? Et bien 9m2. Une cellule pour 3 ou 4 à juger de la taille du grand matelas. Un lavabo en inox, une cuvette du même matériau dans le coin. Pas bien grand. Murs blancs. Néon blafard. Une fente au dessus du lit qui doit donner sur le couloir. Là c’est la douche. Enfin, un mur, une sortie et une évacuation d’eau quoi. En quelques instants nous avons été entièrement désorientés et on s’est retrouvé d’un coup en cellule. On reprend nos esprits, chacun pour soi, sans prononcer un mot. On regarde ce qu’il y a dans la pièce, un peu timidement. Tout est silencieux. Et maintenant on fait quoi ? Personne ne sait depuis combien de temps on est enfermé, il n’y a plus de notion du temps. Bam ! Ça frappe sur la porte. Fort. Encore. Encore. Le bruit est insupportable. Ça crie dans le couloir. Je sens mes compagnons se figer un peu plus. Le tambourinement sur la porte résonnent partout. On entend des bruits similaires un peu plus loin. Les autres, dans d’autres cellules. Vlan ! Le verrou est poussé, la porte s’ouvre. Entrent deux gaillards, en tenue de sport, cheveux coiffés au gel, un peu plus petits que moi. Ils se mettent à nous parler violemment. Leur accent est tel que je ne comprends pas tout. Mais quand il menace un des jeunes d’un coup de couteau s’il ne baisse pas les yeux, je comprends. Il y a des gestes universels. Ils nous font quitter nos chaussures, nous sommes dans une chambre qu’il est hors de question de salir. Toujours avec agressivité et parfois à quelques centimètres à peine de nos visages, ils nous parlent de la vie en prison. Du respect qu’il faut montrer si on ne veut pas mal finir. De ce qui arrive à ceux qui n’en montrent pas. Le plus grand des collégiens fait un pas de côté lorsqu’un détenu allume la douche et que l’eau glacée éclabousse le peu d’espace au sol disponible. Erreur. Le détenu le plus proche le prend et le pousse dans la flaque, puis prend un autre collégien et l’y place aussi, pieds nus. Il s’approche de moi et je peux voir dans ses yeux qu’il est en train de changer d’avis. Il se méfie de ce que ma présence dans cette visite pourrait signifier. Sur le coup ça ne me dérange pas. Je ne laisse rien transparaitre, mais s’il m’avait ordonné d’y aller aussi je n’aurais pas dit un mot de travers. La porte s’ouvre de nouveau, d’autres rentrent et certains repartent. Je crois que ça a duré une demi-heure. À un moment nous sommes avec six détenus dans la petite cellule. Nous étions en sous-effectif si on peut dire. Je ne l’ai pas précisé, mais il n’y a personne avec nous à ce moment-là sauf eux. Pas de facilitateur. Pas de garde. Juste des détenus condamnés pour enlèvement, meurtre, agression… J’ai senti deux de mes compagnons au bord de la crise de nerf à cet instant. C’est vraiment impressionnant. Surtout ce jeune. La vingtaine. Petit. Cheveux très courts. Une balafre, sous l’œil gauche. Ses yeux gris sont aussi transperçants que des lances. Je peine à soutenir son regard. Il descend du mur de la douche où il s’était perché et nous demande si on consomme de la drogue. Non. Non. Un peu. Quoi comme drogue ? De la fumette, parfois. C’est le grand qui a répondu, les pieds encore dans l’eau froide. Les yeux perçants se rapprochent de son visage et il lui tend une petite boulette de cellophane. « Tu me fais sortir ça. Un ami te donnera quelque chose en remerciement dehors ». Ni les consignes, ni le regard de ses amis ont empêché ce grand dadais d’empocher le paquet. À ce moment de l’histoire je dois faire une confidence : connaissant le programme je savais que les détenus avec lesquels nous étions avaient été soigneusement sélectionnés pour leur bon comportement (encore heureux…). J’avais donc un coup d’avance sur mes compagnons dans cette aventure. De plus, les expériences en éducation de jeunes ont réveillé mon instinct, flairant un piège convenu. Ça n’a pas raté. Quelques instants plus tard nous étions de nouveau tous rassemblés au pas de course dans le réfectoire pour l’appel et un exposé des conditions de vie en prison par une dizaine de détenus. Le respect, la nourriture, les privations, le manque de distractions, l’impression de rater des chapitres de la vie, voir sa famille grandir en photo, parfois au parloir, l’ennui, la confiance si rare… Ah oui, surtout la confiance. Le jeune aux yeux gris prend la parole :« la confiance ici, elle vaut plus que de l’or. Les gens ici ne veulent pas votre bien, juste le leur. Ils peuvent te trahir pour presque rien. » Le leader reprend : « l’un d’entre vous a-t-il quelque chose à dire à ce sujet ? » Rien. Sur quoi le jeune désigne le grand dadais et deux autres collégiens. « Eux. Ils ont de la drogue sur eux. » L’effet est immédiat. Surtout devant les autres collégiens, leur professeur, les encadrants du programme qui sont au fond de la salle. Tout le monde se contracte. Visiblement le teste a été effectué dans toutes les cellules de garçons et il a toujours marché. Les contrevenants sont emmenés devant par les détenus et condamnés à rester debout jusqu’au repas, comme ceux qui ont répondu trop effrontément aux détenus. À la fin, chacun des trois recevra sur un morceau de papier toilette un message l’enjoignant de ne pas céder la prochaine fois qu’il se sent menacé comme ça. Que c’est comme ça que ça commence et comme eux que l’on finit. Et pour enfoncer le clou, il est marqué le tarif pour possession de drogues en milieu carcéral : cinq ans. Enfin, les détenus tombent le masque pour le casse croûte qui marque la fin de la visite, se joignant aux élèves pour discuter un peu, glaner une impression de liberté. Remerciements, adieux, dernier conseil, passage par la case contrôle d’empruntes digitales, sortie de prison sous les nouveaux cris des autres détenus aux fenêtres. Bon sang, quel soulagement.

Vous l’aurez saisi, l’expérience fut extraordinaire. Tant pour les collégiens que pour moi-même. Notons que cinq des jeunes de la classe avaient des proches incarcérés ailleurs dans le pays et que c’est loin d’être exceptionnel . Les quelques retours que j’ai pu avoir avant leur départ étaient très positifs malgré l’intensité émotionnelle de la matinée. Pour ma part, rien à voir avec le frisson pour touriste en recherche de sensations. C’était mon premier contact avec cet univers et il m’a profondément marqué. En connaissant le programme, je pouvais observer plus efficacement et utiliser mon temps selon mes besoins. Mais ce serait vous mentir que de dire que j’étais serein et sûr de moi. Je remercie le bienheureux hasard d’avoir été le plus grand ce jour-là, car malgré toute son inutilité c’est un fait qui rassure un petit peu. Au-delà de l’apprentissage personnel fondamental, j’ai été encore plus convaincu de l’intérêt de ce programme. Il est ambitieux, provocateur, un brin risqué, mais terriblement efficace ! Ils voulaient une thérapie de choc, ils en ont trouvé une bonne. Si en France les réalités et l’accueil d’une telle initiative sont certainement différents, je suis convaincu de la pertinence d’un programme semblable chez nous. À Medellin les visites se font tous les jours de la semaine, pouvant ainsi atteindre des milliers d’élèves sensibilisés chaque année. De plus, les autres grandes villes colombiennes organisent elles aussi des visites, mais sans l’accompagnement préalable qui donne à mon sens tout son cachet à cette initiative. Nul doute qu’à présent cette classe de collégiens saura se montrer méfiante face à la tentation criminelle. Au vu de l’enjeu, énorme, on peut comprendre la mesure même si elle parait extrême. Je fus donc très déçu que si peu de monde, y compris en Colombie, n’ai entendu parler de cette initiative. De mon côté, je dois encore la digérer. Elle m’a fait réfléchir. C’est bien son but : y réfléchir maintenant plutôt qu’une fois condamné à passer quinze ans derrière les barreaux. Une bonne raison pour apprendre à vivre sans couteau suisse pendant mes derniers jours en Colombie !

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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