Carnets de Voyage

Publié le 13 juin 2017 | par Pascal Harder

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Detroit : sous les ruines, l’espoir

« Et si à part les fermes urbaines dont tout le monde parle, il y avait autre chose à Detroit ? » C’est un peu avec cette question que nous avons décidé d’y aller. « Nous », c’est parce que mon amie Augustine est arrivée, marquant le début de la deuxième phase du voyage, celle où on approche les initiatives à deux regards différents et complémentaires. L’idée était donc d’aller voir cette fameuse ville du Nord des États-Unis rendue célèbre par sa faillite et celle de son industrie automobile (on l’appelle d’ailleurs Motor City dans le coin). L’image des usines aux vitres brisées et de la criminalité effrayante collait à la ville jusqu’à ce que la récente génération de documentaires sur les initiatives alternatives braque les projecteurs sur la dynamique des jardins collectifs et des fermes urbaines portés par l’association The Greening of Detroit. La ville passe, depuis, pour un exemple majeur en matière de résilience à grande échelle, avec une intégration des problématiques sociales et environnementales dont aiment se vanter les acteurs du nouveau Detroit. Les jours passés là bas nous ont montré qu’il y avait besoin de prudence avant de crier victoire, mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui. Nous voulions voir s’il  y avait autre chose là-bas, disions-nous. C’est Augustine qui a trouvé dans ses recherches : dans les quartiers Nord, loin du lustre du centre réhabilité et policé, une rue changeait du tout au tout en reposant uniquement sur les citoyens du quartier. Elle s’appelle Avalon Street, il n’y a que trois maisons habitées (une bonne moyenne) et à peu près le double en ruines, des terrains inoccupés et le souvenir douloureux d’un jour de 2007 où le jeune Jakobi Ra, deux ans, a été renversé par une voiture. C’est depuis cet accident que s’est mis à germer le projet de l’Avalon Village, pour «transformer la peine en espoir ».

Et la lumière fut

Pour comprendre le projet porté par la mère de Jakobi Ra, que tout le monde connait et nomme Mama Shu, il nous faut dresser un court portrait de ce quartier (Highland Park de son nom). Dans cette partie de la ville, à fort taux de chômage et de population afro-américaine, il y a une cinquantaine de policiers pour veiller à la sécurité (le « quartier » fait la taille de Montreuil), plutôt incertaine, aggravée par les activités des gangs. Le paysage présente plus de bâtiments abandonnés qu’occupés et le soir il fait sombre. Très sombre. Il est certain que l’absence d’éclairage public n’aide pas : il a été démonté car les habitants ne pouvaient plus payer les taxes nécessaires à son entretien. Pas d’argent, pas de lumière. Par conséquent, ceux qui peuvent partent, ne laissant derrière eux que ceux qui ne peuvent plus faire grand-chose. C’est dans ce contexte que Mama Shu a perdu son fils, et qu’elle s’est décidée à agir. Le mouvement est lancé par l’installation devant sa maison d’un lampadaire solaire et solitaire. Si les pouvoirs publics ne le font pas, elle le fera pour elle et pour le quartier. Et progressivement nait le projet de refaire de toute la rue d’Avalon Street un lieu de vie, cette fois pour tout le quartier. Neuf ans plus tard, c’est nous qui débarquons le soir de la fête d’inauguration du Homework House, ce lieu communautaire restauré grâce aux efforts des habitants et de dons privés, où seront mis à disposition des ordinateurs pour les jeunes et un atelier-studio de musique. En un an de travail, on voit déjà les fruits dans toute la rue.

Moon ministery – Ministère de la lune : le quartier général du projet, où sont pensées et préparées les étapes et les orientations du projet. Installé dans la maison de Mama Shu pendant près de 10 ans, il va être transféré de l’autre côté de la rue dans une maison pré-fabriquée neuve offerte au projet lors d’un show télévisé des plus américains. « Je vais enfin pouvoir sortir mon bureau de ma salle à manger » nous dit tout sourire la fameuse Mama Shu.

Jakobi Ra Park : un lieu de mémoire et d’espoir. Il  comporte une plaque commémorative pour le jeune garçon défunt, fleurie avec soin et des bancs bricolés avec des palettes et du bois de récupération. Un foyer pour des soirées autour du feu, des toilettes de chantier dans un coin, de la pelouse fraîche et quelques arbres en devenir. 

Goddess Market Place – Le marché des déesses : ce sont deux containeurs maritimes aménagés pour permettre aux femmes de la communauté de développer leur propre affaire et avoir un lieu où vendre leurs produits, généralement de l’artisanat. 

Homework House : premier grand succès du projet, cette maison a pu être restaurée pour servir de lieu de travail serein  (homework = devoirs, pour ceux qui ont somnolé en cours d’Anglais) pour les enfants de la communauté, tout en l’inscrivant dans l’importante dynamique musicale de Detroit.

Terrains de sports : pas encore achevés lors de notre passage, mais en bonne voie, au vu des engins de chantier. Les terrains de basket, de tennis et de volley visent à occuper les jeunes du quartier et à leur donner un endroit à eux, où se retrouver et jouer ensemble.

Parking : à Detroit, on ne peut pas vivre sans voiture. La ville a été pensée comme ça, alors pour ne pas rendre le site inaccessible, un parking en terre battue est en construction.

Jardin : cela a déjà été dit, mais là aussi la réappropriation de la production de nourriture est lancée. Il est davantage pensé comme un jardin collectif que comme un ensemble de jardins individuels sur un espace partagé.

Pavillons : des maisons à l’abandon, rachetées pour le projet selon les arrivées de fonds, (la maison de Mama Shu valait 3000 US$ à l’achat) en vue de leur réhabilitation et utilisation par la communauté.

Serre : pouvoir faire pousser des fruits et légumes plus facilement malgré les hivers froids et en addition au jardin, pouvoir fournir des aliments au Blue Moon Café. Ce qui fait de la serre un élément-clef de la rue et de la vie communautaire.

Herb House : la maison des herbes sera une petite serre pour la culture d’herbes médicinales et aromatiques, permettant la transmission et le partage des savoirs présents au sein de la communauté.

Blue Moon Café : l’autre grand projet de la rue, ce café-cantine au service du quartier, pour permettre l’accès à une nourriture de meilleure qualité que les fast foods environnants, avec des aliments les plus locaux possibles.

Ne pas perdre de vue la réalité

Ce soir-là, c’était donc l’inauguration du Homework House, et nous sommes allés nous rendre compte par nous-mêmes de ce qu’il en était. Le changement avec le Detroit que nous avions vu jusqu’à là était radial.  Sur la bonne soixantaine de personnes présentes pour la soirée, il n’y avait que six blancs (on ne comptera pas le bébé). Précisons que si ce type de distinction peut choquer nos esprits français, elle est usuelle de l’autre côté de l’Atlantique, et dans ce cas particulièrement révélatrice de la forte séparation qui existe encore dans certaines zones. Ce soir, c’était la fête, et une fête comme se devait de fournir un tel projet : des boissons gratuites et à prix libre, à part une vodka et un mousseux (« le préféré de Mama Shu ») que du sans alcool, un feu de bois, une scène avec des rappeurs du quartier qui nous faisaient revivre 8 Miles en vrai … Ainsi Supa MC décrit des cercles devant les quelques spectateurs luttant contre le froid en expliquant que « Mama Shu had a dream ! » et comment il fallait se mobiliser pour faire avancer le projet. Dans le public, ça passe des familles du quartier au SDF du coin, en passant par l’ancien porte-parole d’Occupy Wall Street et des types qui se mettent au service de la communauté comme Swift. Lui, il est formateur à l‘autodéfense : arts martiaux et contrôle de soi pour les plus jeunes, maniement des armes à feu pour les adultes. (Les Etats-Unis et les armes, souvenez-vous…). Face à notre surprise, il nous explique que le faible nombre de policiers oblige les gens à savoir se défendre, contre les gangs notamment. Ce soir-là, c’est lui qui dirige l’équipe de volontaires qui assure la protection de la fête (lorsqu’il dit ça, je me souviens que c’est aussi lui qui est venu le premier vers notre voiture, inconnue dans le quartier…). Un peu comme une sécurité privée. Sauf que dans ce cas-là, c’est sous le large t-shirt de basket ball qu’est accroché le 9mm. « C’est la seule manière d’éviter qu’Avalon Village se fasse ennuyer par les gangs, surtout un soir comme ça » explique t-il. Mama Shu est elle aussi officier de police volontaire nous dit-on et rend visite dans les prisons où elle brûle de l’encens pour apaiser les instincts violents. Ici, quand les gens nous disent « we fight back, here in Detroit », on pourrait le traduire par « on ne se laisse pas faire, à Detroit ». A comprendre dans plusieurs sens… Si nous nous sentions si à l’aise ce soir-là, il n’y a pas à douter que ce n’est pas toujours le cas pour les habitants, d’où la forte volonté de faire d’Avalon Village un lieu calme et sûr.

Au commencement

Pour nous, l’intérêt d’Avalon Village était clair : dans cette ville où les pouvoirs publics ont failli et que même après avoir repris pied, des quartiers entiers restent laissés pour compte, l’énergie et le succès de cette initiative ont de quoi redonner espoir. Dans ces conditions délicates voire mauvaises, Avalon Village porte, sous la détermination de la locomotive Mama Shu, une vision pour la collectivité que personne d’autre ne porte plus là bas. Depuis l’accident, aux shows télévisés TedX et le Blue Moon Café, nous avons trouvé ici un meilleur exemple de résilience et de reconstruction que la partie redorée de Detroit, son centre ville étincelant et affairé, qui tombe de nouveau dans le piège de la voiture sacralisée, de la spéculation immobilière et du favoritisme des classes blanches aisées. Loin là-bas, il y a une reprise en main que nous avons sentie avec force, qui est à la portée de chacun : « ça commence par un mec qui prend un sac poubelle et qui ramasse les déchets dans la rue. C’est juste faire attention à son lieu de vie » raconte Justin. Et voilà comment un des pires quartiers de la région se relève peu à peu par la seule action de ses habitants.

Dans nos réflexions sur la liberté d’entreprendre, le besoin de faire par nous-mêmes, le rôle et la responsabilité de l’autorité publique, Avalon Village constitue une pierre angulaire. Les avancées sont impressionnantes et pallient en partie à l’absence d’action publique. Et pourtant,  si beau que soit le projet, ne pose-t-il pas la question du désengagement de l’autorité publique, que ce soit la ville ou l’Etat, à la suite de l’engagement des citoyens ? Si eux peuvent le faire, est-ce-que c’est encore une responsabilité publique ? Mais qu’en est-il des quartiers qui n’ont pas la même dynamique, qui attendent encore leur Mama Shu ? Comment réagir face à ces citoyens qui décident de prendre le pas, en assurant leur propre sécurité par exemple ? La multiplication de ce genre d’initiatives ne risque-t-elle pas de mettre en péril la conception même de l’autorité publique, de cette chose commune, réduisant la responsabilité au niveau local avant tout ?

Lorsque nous nous sommes rendus à Avalon Village, l’accueil fut excellent. Visiblement seules personnes extérieures, nous avons été introduits et accompagnés avec force sourires et naturel, les invitations allant jusqu’à nous former au pistolet le lendemain au stand de tir.  On a passé du temps à nous expliquer le projet, raconter des anecdotes, demander notre avis, parler des problématiques de l’Europe… Ce n’est que sur la fin, lors du câlin d’adieu, en sentant le pistolet à la ceinture de Swift, que l’on se rappelle que tout n’est pas rose dans le quartier et que nous avions une chance inespérée d’être ainsi intégrés à la vie d’une communauté sinon bien moins accessible. Nous avons donc quitté Avalon Village et ses projets, la très présente notion de communauté, l’omniprésente Mama Shu qu’il vaut mieux ne pas contrarier, autant pour son dynamisme que pour la pétoire qu’elle garde certainement à portée de main pour protéger sa rue et sa communauté.

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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