Carnets de Voyage

Publié le 12 septembre 2017 | par Pascal Harder

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Les Earthships de Taos : sous la terre, des maisons

Depuis quelques temps déjà trainait sur la table du salon ce grand livre qu’on avait offert aux parents de Pascal, « Habiter la Terre », qui présente différentes manières de construire des habitations grâce à des exemples de par le monde. Lorsqu’enfin on décide de se pencher dessus, on découvre plein de structures étranges, un peu folles parfois. Mais il y en a une qui attire particulièrement le regard. Pour la première fois, le concept d’Earthship (géonef pour les francophones) faisait son apparition dans nos esprits. Ces « vaisseaux de la Terre » sont basés sur une idée particulière, à savoir la construction de logements soutenables en se servant de déchets. Voilà qu’un coin du Nouveau-Mexique auparavant totalement inconnu se transforme en étape à ne pas rater sur  notre itinéraire aux Etats-Unis.

Un earthship ? Késako ? Evidemment, nous devons donner quelques éléments de compréhension avant de rentrer comme ça dans un sujet d’architecture alternative. Pour imaginer à quoi ressemble un Earthship, prenez une maison de type Star Wars, peignez-la en vert, enterrez-la à moitié et ajoutez une immense baie vitrée sur le côté Est. Voilà à peu près ce que nous avons aperçu sur le bord de la route de Taos en arrivant près de la communauté. Passée la surprise esthétique, on peut approcher l’intérêt d’une telle construction. L’objectif de ce type d’architecture (la « biotecture »  comme l’appellent les initiés) est d’optimiser l’habitation pour la rendre la plus autonome possible et de la fabriquer aux moindres coûts. Jouant sur la récupération des eaux de pluie, l’énergie solaire et éolienne, l’inertie thermique ou encore le filtrage et la réutilisation des eaux grises, un Earthship peut être entièrement indépendant des réseaux. Et dans certains cas il peut même être indépendant en nourriture.

Pour nous, cette idée de réutiliser massivement pneus, bouteilles et canettes pour en faire des maisons autonomes semblait tout à fait intéressante dans les réflexions sur le renouveau du logement, son accessibilité et son adaptation à peu de frais. En effet, comment accepter sans broncher que l’on construise encore des maisons avec les logiques d’il y a trente ans, tout en étant conscient des problématiques sociales, économiques et environnementales de ce siècle ? L’Earthship nous semblait une des réponses possibles pour des constructions de bâtiments  soutenables, qui d’une part sont financièrement accessibles et de l’autre contribuent même à réduire la quantité de déchets à traiter, voire recyclables. Il n’y a qu’à regarder la mer de pneus dans le Colorado pour comprendre l’intérêt de cette initiative.  De toute façon, les photos ne nous suffisaient pas, il fallait entrer dans une de ces bâtisses et sentir ce que ça pourrait faire d’y habiter pour de bon.

En arrivant à Taos, dans la moitié Nord du Nouveau-Mexique, toutes les idées reçues que nous avions, et que vous avez certainement sur cet endroit si vous n’y avez jamais mis les pieds, se sont littéralement explosées. Certes, les belles plaines avec les montagnes au bout, les maisons en adobe et le beau ciel bleu existent. Mais Taos, c’est aussi perché sur le plateau du Colorado et les températures y varient de -18°C en hiver (neige comprise) à 38°C en été. Rien à voir donc avec un endroit où la seule préoccupation serait de refroidir les maisons. L’initiative a pris du cachet d’un seul coup et nous partons à l’assaut du Earthship de présentation. Laissez-nous vous guider.

Visite guidée dans un Earthship

La première étape, c’est un petit sas qui laisse au dehors l’air frais (il nous fallait porter un bon pull au-dehors) pour entrer dans un environnement déjà bien plus doux. Juste derrière la porte la baie vitrée, qui s’étale sur toute la longueur de la maison. En fait, il y en a deux, constituant ainsi une zone tampon essentielle pour le fonctionnement de l’habitation. Véritable serre, le couloir formé par ces deux parois de verre permet de réguler la température intérieure par un simple système de fenêtres qui font transiter l’air chauffé par le soleil vers les pièces intérieures, ou de le faire sortir directement s’il fait trop chaud. C’est par là aussi que rentre l’essentiel de la lumière, car la moitié du bâtiment est enterrée, souvenez-vous. Du coup il y fait très chaud, et on s’y sent comme dans une sorte de jardin d’intérieur où poussent allègrement fleurs, concombres, tomates, aloe vera, basilique, figues… Cette partie végétale permet, grâce à un réseau de ruissellement, de filtrer naturellement une grande partie des eaux grises (évier, douche…) tout en irriguant les plantes. Le surplus d’eau est recueilli en bout de chaine pour être pompé et réutilisé dans les toilettes, d’où elle rejoint ensuite une fosse sceptique à moitié enterrée. Le soleil facilite ainsi le processus de décomposition finale.

Si vous passez derrière la deuxième baie vitrée, vous pénétrez dans l’espace d’habitation à proprement parler. Ce n’est pas parce que c’est une maison en matériaux recyclés qu’elle est petite, loin de là ! Nous entrons dans un salon de 30 à 40 mètres carrés et à sa gauche un espace pour une bonne cuisine et au moins deux chambres. La charpente en bois et le crépi ne laissent rien transparaitre de leur structure un peu particulière. Car c’est là que sont utilisés les pneus remplis de terre compilée à coups de massue (murs principaux et porteurs) qui permettent de stocker la chaleur ou la fraicheur selon les besoins et les bouteilles et canettes métalliques pour les murs qui ne supportent pas de charge particulière.  À notre grande surprise, on nous explique que ces dernières n’ont pas de vocation isolantes, mais seulement esthétiques et économiques. Le caractère économique, c’est parce que c’est un matériau pas cher, et qui permet d’utiliser moins de béton dans les murs.

Du béton ?! Pas très novateur comme moyen de construction. Nous voyons là, et dans le domaine de l’isolation, des pistes d’amélioration à explorer. Mais bon, sur le reste (chauffage inertie thermique, éclairage naturel, …) l’ensemble a l’air de bien fonctionner. Un fonctionnement par trappes au plafond et un tuyau qui passe par l’arrière enterré de l’Earthship (sous la cuve d’eau qui y est placée) permet de parfaire la régulation thermique sans avoir recourt au très commun climatiseur. Un très bon point, tout comme la récupération de l’eau de pluie et les panneaux photovoltaïques qui permettent aux 74 Earthships de la communauté de Taos d’être chacun entièrement indépendant des réseaux publics.

« Le père des Earthships »

C’est un peu comme ça qu’on nous a présenté l’omniprésent Michael Reynolds, l’architecte aux cheveux gris et longs qui a développé le concept dans les années 1970 et qui continue aujourd’hui à l’améliorer et à diriger des chantiers à travers le monde. Si de nos jours le « global model » est l’aboutissement temporaire d’un long processus d’essais-erreurs, il faut s’imaginer les premières constructions comme des kiwas amérindiennes (une structure circulaire, parfois enterrée, avec une ouverture dans le toit en coupole) faite de canettes. Il est possible aujourd’hui de fabriquer ou de faire fabriquer par les équipes de stagiaires de l’entreprise plusieurs modèles : le « survivor » simple, rustique et petit, fait pour être fonctionnel ; le « package » facile simple et doté d’une verrière verticale ; le « modular » disposant d’une ou plusieurs pièces semi-circulaires et d’une verrière inclinée (2 angles, calculés selon l’ensoleillement estival et hivernal) ; le « custom » aux variations améliorées et personnalisées aux allures de maison design. Si vous aussi l’aventure vous tente, calculez 500 à 5 000 pneus selon la taille de votre construction et achetez la housse réfrigérante pour canette de bière dans la boutique de Taos, avec l’inscription « je travaille à mon Earthship ».

Plus sérieusement, le principe des Earthships a quelque chose de bien plus utile que le simple aspect esthétique, original et écolo. Ils peuvent être construits au milieu de nulle part, que ce soit Taos ou ailleurs dans le monde (Normandie, Chine, Bolivie, Norvège, Haïti, …) et les matériaux sont facilement accessibles. Leur caractère de déchets en fait une matière première de faible coût tout en étant résistante. Au-delà du béton, il est possible à notre sens de dresser des murs en terre battue, et d’optimiser l’isolation des parois pour augmenter l’efficacité du bâtiment ou de l’adapter à des contraintes locales plus exigeantes. Car il est évident que des régions qui connaissent un ensoleillement moins clément que le Nouveau-Mexique et ses 310 jours annuels d’ensoleillement, auront plus de mal à profiter du chauffage solaire. Mais rien que dans l’Earthship que nous avons vu, la chaleur humaine aide énormément (20°C en moyenne en période hivernale). Sinon, le jeune Kyle qui a fait la formation de construction nous adresse un conseil qui fait sourire par son américanité : « si votre Earthship est froid, vous pouvez faire une fournée de cookies, le dégagement de chaleur suffit pour toute une journée ». Sachez-le donc : les fourneaux sont des pièces essentielles d’un bon Earthship !  Il n’en reste pas moins que l’ajout d’une source de chaleur peut s’avérer utile dans nos contrées, ne fut-ce qu’une cheminée.

Mais c’est finalement son autonomie qui rend ce type de construction si intéressant à nos yeux. En recueillant le peu de précipitations de Taos (17 à 20cm par an), un Earthship est capable de tenir toute l’année avec l’eau accumulée dans la cuve, grâce au système basique de filtration et de pompage qui pourrait même encore être amélioré par une installation de type loop-loop, par exemple. Car il nous faut préciser ici qu’un Earthship est une maison qui vit et en l’absence d’occupant il n’y a pas d’eaux grises pour irriguer les plantes filtrantes de la serre, donc le système entier peut péricliter. Il faut garder en tête que dans son état actuel, l’autonomie d’un Earthship requiert un certain investissement de l’habitant. Paula, femme d’une cinquantaine d’années, qui fait elle aussi la formation de construction, nous explique que l’exploitation optimale des ressources d’un Earthship, géré par une personne dédié uniquement à la production agricole permettrait de subsister alimentairement parlant. Mais cela na pas encore été testé…

À présent que le voisinage (le terme de communauté était finalement exagéré après un regard approfondi) de Taos a pu prouver la viabilité des Earthships et que les constructions se multiplient et s’améliorent, il serait temps de palier à l’écueil auquel ils n’ont pas encore apporté de réponse : la limitation de l’étalement des surfaces habitées. L’idée existe bien sur le papier, mais afin de transformer cette initiative en réelle alternative de société, il est nécessaire de lui donner ses lettres de noblesse en matière de logement collectif et dense. Le projet d’une ville en pyramides successives est-elle une réponse ? Selon nous, il faudrait donner une autre échelle à ce type de construction et sortir du paradigme de la maison individuelle pour efficacement contribuer à la limitation de l’épuisement des ressources, y compris des espaces naturels. 

Lors de notre passage, nous n’avons ressenti aucune différence avec une maison disons « traditionnelle » dans les nations d’espace et de confort. Certes, il y a l’allure, mais nous avons bien compris que cela faisait un peu partie du folklore de ce type de philosophie. Il y avait bien l’omniprésence du fondateur qui donnait un peu une impression de gourou propre aux initiatives nord-américaines vues jusqu’à présent, mais ce détail mis à part la réflexion architecturale était réelle et la démarche des habitants et stagiaires, engagée. Les Earthsips nous apparaissent comme une réponse concrète, mais incomplète, aux contraintes auxquelles devrait répondre l’habitat des prochaines années. Précisons enfin que tant qu’un pneu n’est pas exposé au soleil mais qu’il est bien enfermé dans son crépi, il ne dégage pas les gaz nocifs que lui reprochent certains. Tant que le travail est bien fait… Ce sont néanmoins ces attitudes erronées qui  mènent au maintien dans certains états comme la Californie de l’interdiction d’en utiliser dans la construction de bâtiments.

40 ans d’essais-erreurs, ça sert aussi à ça. Au final, c’est une maison qui offre un confort proche d’une maison habituelle, au détail près qu’elle réduit les masses de déchets à traiter, permet des modifications, autorise une bonne autonomie énergétique, réduit l’utilisation de ressources naturelles et de rejets dans l’atmosphère (à condition d’éviter le béton…). Il faut juste apprivoiser le son régulier de la pompe à eau qui se met en marche pour poursuivre le processus de filtration. Mais c’est là un sacrifice bien faible en comparaison de ce qui nous pend au nez en continuant à fabriquer des maisons plus traditionnelles. Il ne vous reste qu’à profiter de la vue offerte par l’immense verrière.

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À propos de l'auteur

Pascal Harder

Bercé par les chemins ardéchois et le scoutisme, ce géographe de 23 ans est convaincu que ce qui est petit a bien plus de chances de réussir et doit montrer la voie à ce qui est grand. Sa route se poursuit par un voyage à travers le continent américain, où il espère trouver des réponses dans les initiatives timides ou imposantes.



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